AMIR YOUSSEF - PORTRAIT EN DEUX DIMENSIONS

Par Amélie Boulin24 février 2026In 2026, Revue #36, Articles

 

 

Vous allez rire, ou du moins esquisser un sourire. Malgré la gravité des sujets traités – le colonialisme ou le deuil – Amir Youssef ne se départ jamais de son trait d’esprit qui assaisonne les drames et les désamorce. Derrière cette irrévérence pour les domaines du sacré et du politique, l’artiste s’essaye à reproduire la machinerie de leurs miracles, à la source de ces deux institutions.

 

Pour témoin, son installation Floating spaces qui évacue la figure humaine de la danse traditionnelle soufie pour n’en conserver que les jupes tourbillonnantes. Le mécanisme de rotation est calqué sur une transcription codée du texte soufi sacré qui accompagne le rituel d’origine. L’effet hypnotique propre à la cérémonie dansée est gardé intact, grâce notamment à l’emploi d’un tissu noir et soyeux qui accroche la lumière et les regards. Cette transe, censée permettre d’aborder les cieux par cette élévation du danseur comme des spectateurs, rencontre son divin grâce au geste mécanique qui génère une idée de la présence humaine.

 

Cet isolement du mouvement relève d’une quête obsessionnelle de l’artiste qui le décompose selon qu’il soit narratif, poétique, agressif, cinétique, performatif. Peintre à l’origine, il cherche à incorporer le mouvement dans ses plans bidimensionnels et la fixité de l’Histoire. De là son intérêt grandissant pour le format du diorama et ses figurines qui miment les gestuelles. Son installation Le Dioramix, conçue à l’occasion du 69e Salon de Montrouge, met en scène l’épopée de Napoléon dans le désert grandeur nature. Au loin, gribouillé, le Sphinx trône vaguement. Cette perspective, proprement occidentale, est détournée par Amir Youssef qui s’en saisit pour tourner au ridicule l’envahisseur. Lui-même de nationalité égyptienne, diplômé des Beaux-Arts d’Alexandrie, d’Aix-en-Provence puis du Fresnoy aura appris le français grâce aux films comiques et aux bandes dessinées Astérix et Obélix. La parodie et la caricature française de son apprentissage linguistique s’ajoutent à la nokta égyptienne, cet humour national qualifié « d’excès de lucidité » par Amr Helmy Ibrahim dans son article « La nokta égyptienne ou l’absolu de la souveraineté » (1995) [1]. L’auteur le définit comme un « […] excès où tout membre authentique de la communauté reconnaît à la fois une vérité indiscutable et un danger irrémédiable, donc l’urgence d’en rire avant d’en pleurer. » (p. 206).

 

Souvent marqué d’autodérision, la nokta est le vecteur d’une souveraineté nationale dans un contexte de crise politique trop souvent dictatoriale. Amr Helmy Ibrahim relève à juste titre cette évidence : « [s]’il est indiscutable qu’un égyptien qui ne parle pas l’arabe égyptien ne peut être reconnu Égyptien, il est tout aussi inconcevable d’être Égyptien et imperméable à la nokta, à toutes les variétés de chansons égyptiennes et du théâtre comique. » (p. 203). Amir Youssef exauce alors le souhait de Napoléon Bonaparte, converti à l’Islam pendant sa campagne, en lui octroyant la parole égyptienne. Plus égyptien que n’importe lequel d’entre eux, son nom traduit en arabe égyptien constitue le titre du court-métrage, Apoleon (2023), également entièrement doublé en arabe égyptien et présenté aux côtés du diorama. C’est donc sur le ton de l’humour que se déroule le scénario. S’y côtoient les figures emblématiques et les anachronismes, les facéties d’un empereur mégalomane et la mythologie du Sphinx. Bonaparte, par ce transfert, est réduit à un empereur d’opérette. Le film se conclut par une scène de liesse, au rythme de la fanfare égyptienne, qui accueille le libérateur victorieux des Mamelouks oppresseurs. Dans les couloirs des Invalides résonnent les trompettes en l’honneur de celui qui se présentait comme fervent musulman, retentissements qui rencontrent le portrait en pied de l’empereur, couronné et catholique. Du mythe de Napoléon Bonaparte, vainqueur et conquérant encore glorifié aujourd’hui, Amir Youssef propose une autre version, celle du pays envahi, une double lecture de l’histoire augmentée par l’usage de l’arabe égyptien dont les jeux de styles complètent un sous-texte moqueur. Si l’Histoire est documentée depuis l’écriture, ses archives consciencieusement établies depuis le prisme arbitraire de ses collecteurs est une manne pour qui veut en questionner le déroulé.

 

L’intérêt d’Amir Youssef va également pour ses propres archives familiales, marquées par la culture copte, auxquelles il entremêle des images sacrées. Profondément croyante, cette population est très attachée aux figures religieuses et à ses miracles. C’est la quête qui anime le protagoniste, à la recherche d’un signe de sa mère défunte, dans le deuxième court-métrage de l’artiste intitulé Eman. Nous évoquions le sacré en introduction de ce portrait, il se réalise ici dans la transcendance qui élève le corps du jeune homme et le fait traverser verticalement toute l’architecture gothique de la Chapelle Saint-Quentin jusqu’aux plus hautes croisées en ogive, accessibles seulement du regard pour le croyant depuis son assise. Amir Youssef, en introduisant l’intelligence artificielle, reproduit mécaniquement le phénomène prodigieux du miracle, et la fascination qu’il engendre. À noter, la présence mystique d’Alain Fleischer (ex-directeur du Fresnoy) qui ne manque pas d’animer le début du film d’une amusante étrangeté.

 

L’artiste poursuit deux démarches : la réécriture de la mythologie coloniale grâce aux objets muséaux et la conversion au format cinétique de textes sacrés. Dans les poussières de la première, il recherche une voix alternative aux grands discours, quête de présence qui vient en parallèle de celle exaucée dans le miracle de la seconde. Amir Youssef se fait conteur pince-sans rire de grandes et de petites histoires qu’il nous tarde d’entendre, à l’aune des figurines de plomb et des statues de pierre.

[1]      Amr Hemly Ibrahim, « La nokta égyptienne ou l’absolu de la souveraineté », Revue du monde musulman et de la Méditerrannée, « L’humour en Orient », n°77-78, 1995.

Informations pratiques

69e Salon de Montrouge
13 février au 1er mars 2026
Le Beffroi, Montrouge

 

Par-delà les Mille et une Nuits. Histoires des orientalismes

Du 25 mars au 20 juillet 2026

Exposition collective au Louvre-Lens

 

 

 

 


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