Les tableaux volants de Zahra Mansoor Hussain

Par Zoe Le Bacquer23 décembre 2025In 2025, Articles

 

 

Zahra Mansoor Hussain interroge, par la peinture et les textiles, les dynamiques de la mémoire et de l’oubli. Elle met en scène ses proches et sa famille, dans un univers fait de draperies et de voiles où la lune, son sofa et un paon sont toujours présents. Tout est liquide et léger, fait de transparence et d’opacité, à l’image du flux tyrannique des souvenirs.

La plasticienne travaille à partir de photographies prises durant les soirées et des séances de pose à l’atelier. Elle agence des tapis d’inspiration orientale et des rideaux de théâtre à moitié relevés sur des personnages aux poses nonchalantes pour révéler toute l’ambiguïté de la représentation. Les têtes sont sans visage et les corps se fondent dans l’architecture. Dénuées de cadres, ses toiles se veulent libres de toutes frontières. L’artiste laisse aux curateur·ices le soin d’agencer les tissus autour de ses œuvres, marquant ainsi les lieux de drapés inédits. Par les plis de ses tableaux, elle souhaite ne jamais figer la représentation. Les mousselines s’accrochent au mur pour tenter de s’approprier des lieux d’exposition toujours nouveaux. Elles suivent l’artiste depuis Karachi, Londres et Paris et s’usent, comme ses souvenirs, avec le temps. Ce sont de véritables tableaux volants ou migrateurs, à chacun sa préférence. L’artiste s’en soucie peu car elle aime jouer avec les attendus et les effets de surprise.

Elle travaille avec la mousseline, placée autrefois sous les vêtements pour son aspect vaporeux, doux, résistant et transparent. Sa capacité à faire respirer la peau et à absorber la transpiration lui permet de révéler la nature de ses souvenirs. Ces derniers sont comme les suintements des pores de la peau qui impriment des traces jaunâtres sur les tissus. Ils évoquent la transformation de certains événements en souvenirs ambigus marquant nos esprits. D’autres fois, la mousseline révèle les capacités d’absorption de la mémoire, soumise au passage du temps et qui, inévitablement, aspire certains souvenirs. Le vide laissé par l’absence des corps et les trous de la mémoire sont au cœur du travail de Zahra.

Elle présente ses œuvres comme des espaces de partage, où les flous et les espaces laissés blancs atténuent les frontières. Des zones d’interaction, riches de confrontations, où s’entrechoquent des réalités distinctes. L’ensemble concourt à créer des potentiels infinis, des devenirs incertains, voire inattendus. Elles laissent émerger des rapports inédits issus de la rencontre des corps, des ornements, des architectures et des supports de la peinture (toile, mousseline, mur). Devenus imprescriptibles et en apparence inachevés, les visages laissés blancs, suscitent chez le spectateur la vive envie de les combler avec les traits de ses proches. Les temporalités de ses souvenirs s’entremêlent avec les nôtres. Elle puise dans des références antérieures, éloignées de notre quotidien et pourtant si symptomatiques de notre passé. Un conglomérat hétérogène de souvenirs qui prend sa source dans un « ailleurs » davantage temporel, à savoir le Pakistan de son enfance, plutôt qu’à un lieu géographique précis.

Aujourd’hui, Zahra poursuit sa réflexion autour de la femme d’Asie du Sud, qu’elle nomme la Shy Bride et à laquelle elle dédie ses Wedding Albums. Elle continue d’interroger l’univers nocturne des industries du mariage et des cérémonies nuptiales afin d’en déconstruire les codes. Lors de performances, elle utilise son corps pour rejouer des rituels spectaculaires où la mariée subit une pression grandissante.

 

Infos pratiques

Solo show

Sanat Initiative, Karachi

du 13 au 22 janvier 2026

 

 


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