Bullshit Job - Anatomie d’une jeunesse en mal-être professionnel
Le Centre Wallonie-Bruxelles se transforme en open space géant à l’occasion de l’exposition Bullshit Job. Plus de trente artistes émergents, issus d’écoles d’art françaises et belges, y sont rassemblés autour de la notion « travail » par les curateurs Manon Klein et Andy Rankin. Il en émane un regard inquiet, absolument désenchanté, proche d’une sociologie critique du travail. Mais çà et là, des notes d’espoir, malgré un monde du travail traversé par la tyrannie de la performance, les refus répétés et le cumul d’emplois précaires.
Et si cette vision du travail est saisissante, ce sont la délicatesse des pratiques et la diversité des approches qui séduisent et interpellent. Entre témoignage, subversion, prédiction et incantation, la jeune création passe par une multitude de moyens pour exprimer ses inquiétudes légitimes. Décryptage.
Témoigner : la voix et le corps comme matériaux sensibles
Le témoignage direct – qu’il vienne des travailleurs, du public, des artistes eux-mêmes – occupe une place de choix. Il constitue une archive et un matériau artistique à part entière pour les artistes qui s’appuient autant sur la voix que le corps pour transmettre la dureté des expériences professionnelles vécues.
Dans le grand open space qui nous accueille, des blouses de travail froissées sont accrochées à un porte-manteau, signe matériel d’une attente, d’une activité ouvrière, banal en apparence mais chargé d’histoire, plein de sueur. Une voix féminine se révèle dans l’intimité des habits. Celle de Géraldine, syndicaliste, qui raconte la fermeture de son usine et les 152 emplois partis en fumée. Sur décision des patrons, des actionnaires. L’installation d’Ayla Aktan (Beaux-Arts d’Avignon) instaure un moment de suspension et d’empathie, dans lequel le public est pris entre délicatesse de la posture, de l’oreille tendue, et attention aux mots de lutte.
Cette expérience du travail, des petits boulots, de la recherche d’emploi, racontée, recueillie, enregistrée, prend bien des formes, vidéo et performatives notamment, dans un style quasi-documentaire avec Elouan Le Bars (Beaux-Arts de Cergy) ou semi-fictionnel avec Joséphine Berthou (Beaux-Arts de Paris). Tous deux laissent place à l’écoute bienveillante, réconfortante, l’un jouant sur la danse, l’autre le chant, plongeant les spectateurs dans un contexte décalé de team building ou une soirée intimiste entre amis. L’amitié justement, notion aussi vieille que celle du travail, dessine, dans les deux cas (et dans bien des œuvres de l’exposition), les contours d’un modèle de travail heureux, collaboratif.
Témoigner peut se passer de mots, passer par le corps physique. Kylian Zeggane et Martin Mesnier (Beaux-Arts de Marseille) invitent le public à expérimenter l’enfer d’un open space capitaliste. Bruit de clics, mouvements vifs, néons froids. Humains sans âme et sans passion jouent les employés modèles et affairés, antipathiques. Un monde de rêve pour Trump, un cauchemar pour les autres. Et quand le corps ne tient plus, il est jeté. C’est ce que suggère, avec effroi, Fañch Le Bos (La Cambre), qui photographie et met en scène, dans un sac plastique rouge, sa propre dépouille abandonnée.
Subvertir : le décor et mobilier comme zones de tension
Le travail est une réalité polymorphe : il peut être épanouissant lorsqu’il est choisi, terrible quand il est subi, apporter indépendance ou aliénation. Cette réalité ambivalente influe sur la création même des artistes, qui décident de subvertir et détourner des objets ou espaces symboliques, propres à l’univers du travail, troublant l’ordre et les repères.
C’est le cas avec Raphaël Massart (Beaux-Arts de Paris) et Matthias Odin (Beaux-Arts de Cergy) et leur faux plafond, qui pèse comme une chape de plomb : il tasse l’espace, raréfie l’air, matérialise l’oppression au travail. Et pourtant, il est piqué d’interventions joyeuses et colorées, de plumes, de rubans, de lumières. On doute. S’agit-il d’une référence aux afterworks suceurs d’énergie auxquels personne ne veut participer ou aux moments de fête et de répit lorsque le patron est parti ? L’ambiguïté est une vieille ruse, capable de renverser l’ennemi, le système établi.
Chez Clémentine Blaison VanDenHende (Villa Arson), une simple chaise à roulettes peut se transformer en drôle de créature. Queue de rat, oreilles de souris, en cravates défraîchies – foire de bureau -, la bête dévoile des griffes crochues, câbles électriques. Repoussante et enfantine, l’assise détournée devient l’incarnation d’une absurdité au travail prête à vous suspendre ou vous ligoter. Un vieux Mickey en chemise-cravate, plus toxique que magicien.
Quant à la table imaginée par Manon Torné-Sistero (Beaux-Arts de Marseille), elle tient davantage de la table de torture de l’Ancien Régime que de la table de massage : on s’y allonge non pas pour se détendre, mais pour être écartelé ! L’entreprise, avec ses politiques de bien-être, prétend prendre soin de vous alors qu’elle est la mère de vos douleurs. La sculpture, dont la forme rappelle une grosse langue tirée couleur chair – celle d’un monstre de bd jeunesse -, est en réalité un pied-de-nez défiant l’autorité, qui oscille entre sensualité, humour clownesque et perversité.
Prédire : le futur comme source d’inquiétude
Si une partie des artistes se concentre sur le travail actuel, une autre se penche sur le modèle de demain, trouble et incertain, mais influencé à coup sûr par la technologie, le numérique, la robotique.
L’installation d’Elie Bolard (Villa Arson) se présente comme un entrepôt de robots-cartons Amazon, dans lesquels sont enfermés des salariés de l’entreprise américaine. Humains et robots ne forment plus qu’un. C’est la révolution, sinon le rêve, portée par les Gafam, puissants géants de l’Internet. Inquiétant… comme le logo imprimé sur toutes les boîtes, qui nous font face et esquissent un sourire crispant. Un autre modèle est-il possible ?
Attention aussi à l’animal-machine de Winju (Beaux-Arts de Bruxelles), mi-caméra de surveillance, mi-missile, qui dans l’ombre est invisible et tapi. Un mouvement, vous êtes flashé. Un pas de trop, l’alarme se met à sonner. C’est le Cerbère sécuritaire, du management par la peur, un compagnon mécanique dressé pour vous dresser. La technologie au service du contrôle des libertés. Big Brother est votre chien, votre écran au quotidien.
Conjurer le sort : la magie comme soin
Alors que tout semble déterminé, perdu d’avance, certains artistes refusent la résignation, préférant conjurer le sort, passer par la magie, la mystique ou le rêve.
Sophia Abderrazak (La Cambre) installe des plumes de paon sur un miroir posé au sol, dans la salle d’attente. La plume en mouvement, comme déplacée par un fantôme, dessine un cercle, un sceau magique. L’œil de la plume nous fixe, nous hypnotise. Au mauvais œil du Moyen Âge répond l’œil bleu turc de protection. Il fait penser aux prières, incantations, grigris, boosters de confiance avant l’entretien.
Crapauds, petit cricket, potion magique, tout est bon pour se rassurer. Invoquer la science-fiction, le monde sorcier, les autres réalités, se sentir super-héros, pour se donner confiance, c’est ce que propose Evangeline Font (Villa Arson) avec ses sculptures symboliques, évocatrices, qui renouent avec des pratiques traditionnelles. Inspirée par Ursula K. Le Guin, grande écrivaine de fantasy, qui questionne le pouvoir et la domination, l’œuvre invite à imaginer de nouveaux possibles narratifs.
Bullshit Job montre un monde du travail qui use, exploite et abîme. Les jeunes artistes, intuitifs et conscients, déploient diverses approches pour refléter leur malaise et leurs interrogations. Un guide de survie artistique, mis au point pour l’exposition, leur est mis à disposition, en soutien à leur professionnalisation. Et c’est peut-être en regardant cet enfer en face que d’autres manières de vivre, travailler, collaborer pourront être imaginées. Alors à quand une exposition intitulée « Dreamjob : l’emploi idéal » ?
Infos pratiques
Bullshit Job
Centre Wallonie-Bruxelles
Jusqu’au 4 décembre 2025
127-129 rue Saint-Martin, Paris 4e





























