ALISA BERGER – CORPS A CORPS AVEC L’HISTOIRE
Diplômée de la Kunsthochschule für Medien à Cologne et du Fresnoy, Alisa Berger est essentiellement vidéaste mais réalise également des installations et des performances. Lauréate, entre autres, du Prix Studio Collector en 2023, elle fait partie des dix finalistes de Carré sur Seine qui sont exposé.es au Centre Wallonie Bruxelles Paris en avril.
Plusieurs œuvres de l’artiste sont étroitement liées à sa biographie marquée par des origines hybrides et des déracinements multiples. Née en 1987 au Daghestan dans l’ancienne URSS, elle a passé une partie de son enfance à Lviv en Ukraine. Son père artiste est juif ukrainien, sa mère graphiste issue de la diaspora coréenne, dont la famille a fui en 1919 une Corée occupée par les Japonais pour s’installer à Vladivostok. Déportée en Asie centrale sous Staline, elle a atterri après la guerre au Daghestan. De là, ses parents sont retournés en Ukraine qu’ils ont quittée en 1995 pour s’établir à Essen en Allemagne.
Toutes ces pérégrinations dues aux événements historiques et politiques ont laissé des traces et des fêlures que l’artiste évoque notamment dans l’installation vidéo Three Borders (2017), un montage de 55 minutes de photos et vidéos de sa famille auxquelles s’ajoutent d’autres anonymes. En voix off, l’artiste raconte dix histoires se rapportant à ses propres souvenirs ou celles transmises par d’autres personnes, parfois proches de contes de fées. Toutes mettent en lumière des frontières extérieures ou intérieures, géographiques, ethniques, culturelles ou spirituelles, frontières parfois infranchissables, parfois abolies, à l’image de ses parents qui ont bravé le tabou de leurs deux communautés interdisant le « mélange des genres ». Toutefois, pour l’artiste il n’y a que trois frontières pour l’âme humaine : la naissance, l’amour et la mort, celles qui forment la trame de ses récits.
Si Three Borders fait l’effet d’un patchwork filmique, l’artiste a réalisé, en collaboration avec sa mère, une couverture-patchwork, Odeyalo (2024), qui réutilise certaines de ces images et des vidéo-stills d’un autre film, soumis au data-moshing, imprimées sur tissu. Le point de départ pour ce travail est une courte-pointe assemblée, rapiécée et transmise par plusieurs générations de sa famille coréenne et dont sa mère l’avait couverte quand elle était enfant. Le patchwork est composé de morceaux disparates provenant d’époques et de cultures diverses, des bouts de tissus hérités de son arrière-grand-mère, d’autres, plus récents, venant du Japon, le tout cousu avec du fil que sa mère avait gardé depuis son départ de l’Union soviétique. La couverture devient ainsi un objet mémoriel, retraçant le sort des femmes de la diaspora coréenne et faisant le lien avec le Japon colonisateur à l’origine des errances et des déracinements. En même temps, par sa nature chauffante et protectrice, elle apporte du réconfort tout en sublimant les souffrances physiques et psychiques.
De douleur et de perte il est également question dans Rapture (2025), titre à double sens, signifiant à la fois enlèvement et ravissement, installation vidéo en diptyque, une projection sur écran d’une part et un film en réalité virtuelle visible sur casque VR d’autre part. L’artiste nous y emmène virtuellement en Ukraine avec son protagoniste Marko Kolomytskyi, danseur de vogue et artiste, qui a dû fuir son pays natal en 2018, à la suite de l’occupation du Donbass par les Russes. Alisa lui a proposé de revoir à distance l’appartement où il avait vécu avec sa mère, morte en son absence, grâce à une reconstitution en 3D à partir de photos commandées à une photographe de mariages sur place. La première partie du diptyque montre Marko avec le casque VR tâtonnant dans le noir et commentant ce qu’il voit, bientôt submergé par les émotions qu’il éprouve lors de ce voyage dans son passé et dans ce lieu chargé de souvenirs et désormais inaccessible. Cette séquence est à la fois émouvante et dérangeante puisque nous assistons en voyeurs à sa détresse qui va jusqu’au point où il doit enlever le casque, incapable de poursuivre l’expérience devenue une épreuve insupportable.
Lorsque nous prenons à notre tour le casque VR, la voix de Marko nous guide à travers les pièces délabrées en racontant des souvenirs d’enfance, jusqu’au moment où Alisa nous fait basculer dans le présent, avec la silhouette de Marko démultipliée dansant devant des images de bombardements réels dans l’Ukraine actuelle. Ces silhouettes simulent un combat contre des tanks soviétiques qu’elles finissent par faire exploser. Pour Alisa, la danse et notamment le vogue, danse queer et d’affirmation de soi célébrant la vie, est une arme pour supporter et surmonter la douleur et pour survivre.
Une autre forme d’expression corporelle, le butoh japonais, est au centre de Invisible People (2023).
Né à la fin des années 50 dans le Japon d’après-guerre, traumatisé par l’apocalypse des bombes atomiques et sa propre culpabilité, le butoh est un mouvement artistique en rébellion contre les carcans des arts traditionnels (Nô et Kabuki) qui revendique la libération des corps et des esprits. Il est transgressif parce que sans limites dans le beau comme dans l’abject et parce qu’il s’intéresse aux marges, psychiques, sexuelles et sociétales. Prévu à l’origine comme une série de portraits de quelques protagonistes de butoh, l’artiste a finalement opté pour une plongée dans un monde à part et une sorte de méditation sur notre relation au corps, à la vie et à la mort, elle-même étant confrontée à la mort de son père dont elle montre la dernière image, de dos, allongé dans un hamac. Comme dans d’autres de ses réalisations, Alisa se sert de toutes sortes de techniques avec une grande virtuosité mais sans succomber à la facilité. Tous les effets, des ralentis jusqu’aux glitchs, font sens dans son entreprise de donner corps aux invisibles (les morts, les marginaux, les masses anonymes) et de nous faire voir l‘indicible.
Dans l’exposition des finalistes de Carré sur Seine, elle montre une autre facette de son travail. NFTURE est basé sur des clips vantant le monde merveilleux des blockchains, que l’artiste a travaillé avec des effets glitchs produisant des images psychédéliques presque abstraites. La vidéo qui plonge le spectateur dans un espace hallucinatoire se présente en fait comme une dénonciation des pratiques ultra-capitalistiques des blockchains dont les paradis promis ne sont qu’artificiels et peuvent virer au cauchemar.
Informations pratiques
Exposition des finalistes de Carré sur Seine – Centre Wallonie Bruxelles Paris
Du 10 au 23 avril
127 rue Saint-Martin Paris 4e
























