L’image ou la vidéo comme démonstration du réel
Dans l’exposition Felicita 2025 des Beaux-Arts de Paris quatre artistes explorent des mécaniques de pouvoirs, d’emprise et d’enchantement, mais aussi des formes de transformation, de résilience et d’acceptation.
Virgile Desbat développe une pratique située à la croisée du cinéma, de la photographie et de la vidéo, au sein de laquelle il interroge le corps, sa vulnérabilité et les dispositifs de pouvoirs qui s’y exercent. Dear Ray (vidéo couleur, 2025) est un court métrage inspiré de l’affaire Lawrence Ray : figure paternelle intrusive ayant investi la colocation de sa fille afin d’instaurer une emprise psychologique conduisant à des formes de manipulation, d’abus et de violence systémique. Ce matériau documentaire sert de point d’appui à une réflexion plus large sur les mécanismes contemporains de l’endoctrinement, ici à l’œuvre sur des jeunes femmes issues de milieux universitaires américains, socialement et intellectuellement armées. D’une durée de cinq minutes, le film est presque entièrement tourné en 85mm. Ce choix formel accentue les sensations de confinement, de surveillance et de dépossession progressive du sujet. Virgile Desbat met en scène les dynamiques de groupe et la diffusion insidieuse d’une autorité normative qui s’impose crescendo et affecte la nouvelle arrivante, interprétée par l’actrice américaine Kiki Gordon. L’extrême attention portée au cadre, à la netteté de l’image, à la précision des gestes et à la construction sonore participe à la mise en place d’une mécanique de persuasion fondée sur la répétition et l’apparente rationalité du discours. Le film adopte ainsi un dispositif d’observation plutôt que de contemplation, plaçant le.la spectateurice dans une position de sujet visionnant, pris au cœur même des processus de domination qu’il donne à voir. L’image est lumineuse et chaude, elle ne dramatise rien, ne signale aucun danger. Elle installe un régime de visibilité douce où la violence, si elle existe, ne laisse aucune trace immédiate.
Dans Fille Ultime (dispositif multi-écrans, 2025), Caroline Rambaud aborde l’emprise sous une autre forme : celle vécue par Marison, amatrice de cinéma extrême. Ce sous-genre du cinéma d’horreur se caractérise par une violence menée sans évolution ni nécessité, où l’intégrité physique et psychique de la femme est abusivement malmenée. L’artiste offre aux spectateurices une histoire qui s’articule entre résilience et condamnation, portée par la voix et le témoignage de Marison qui, à quatorze ans, a décidé de visionner les pires films pouvant exister. À travers cette permanence du traumatisme, l’artiste pose les questions de la perversion, de la culpabilité et de la pulsion scopique que s’inflige un certain public en regardant des films dits « gross » (dégueux). Dans son installation, la fiction et la réalité s’entremêlent, donnant à voir des figures recomposées et anonymisées issues du cinéma extrême et de captations personnelles réalisées dans un studio de prothèses. Caroline Rambaud interroge les abus et la violence faite aux corps en confrontant son public à une mise en scène à la fois dérangeante et captivante. Ces images de cinéma extrême, filmées en basse qualité avec une caméra numérique, renforcent la distanciation avec le réel, amenant la violence à un tel niveau que le.la spectateurice en vient à se demander si c’est réel ou fictif. L’installation est vouée à faire déculpabiliser les amateurices de ce sous-genre, qui en viennent à se percevoir comme moralement condamnables. À partir de l’ouvrage Film Bodies : Genre, Gender and Excess de Linda Williams, l’artiste nous invite à penser la fonction de ces captations, non pas pour les condamner, mais comme une manière d’accepter un traumatisme en se confrontant à l’excès et à l’agressivité, ouvrant ainsi un processus de résilience. Ce sont plus de 200 vidéos diffusées en huit projections murales et sur seize écrans de tailles variables qui participent à une déconstruction du regard. Par ce format, l’artiste repense le documentaire en un visionnage actif.
Dans la performance d’Arya K/Nell, la résilience se pense comme un chemin à la fois intérieur et collectif. We are carrying each other home… (vidéo son, 2025) prend la forme d’un crash d’avion, métaphore d’un échec relationnel et d’un état de crise dont l’apaisement passe par l’acceptation, le pardon et le groupe. Divisée en neuf tableaux, la performance adopte la forme d’un protocole, guidé par la question : « Comment trouver un chemin de résilience à travers des turbulences ? ». Chaque partie est titrée à partir de morceaux de Laurie Anderson, dont la voix-off accompagne la performance et agit comme un fil conducteur, évoquant à la fois le voyage physique et le déplacement intérieur. Arya K/Nell met en scène une succession d’états – désorientation, rejet, désir, repli sur soi, lâcher-prise – qui traduisent les étapes d’un processus de transformation. Les antagonismes y sont constants : solitude et collectif, innocence et maturité, échec et réussite. Ces oppositions dessinent un espace de tension où la résilience ne se donne jamais comme une résolution immédiate, mais comme une traversée. Le cercle – élément central dans la pratique de l’artiste et symbole de retour à l’unité – apparaît notamment dans le tableau huit, Désert / Rituel circulaire, comme un moment rituel et méditatif où chacun.e se recentre sur soi tout en restant lié.e aux autres par le regard. La performance se conclut sur une image d’union forte, dans laquelle les performeur.euse.s se rassemblent autour de la personne racisée du groupe, ayant subi le plus de violence, qui brandit un objet personnel, affirmant à la fois le pardon, sa personne et le refus de toute oppression.
Dans The Rainmaker (I, Le Magicien), Marine Ducroux-Gazio met en scène un magicien ou un homme d’affaire qui répète une série de gestes sans que rien n’advienne. Le.la spectateurice, tenu.e en haleine, attend la révélation d’un tour de magie qui ne se produit jamais. La chorégraphie oscille entre enchantement et désenchantement, renvoyant à la figure ambivalente du faiseur de pluie (en anglais-USA « Rainmaker »), à la fois un sage aux influences célestes et un homme d’affaire générant du profit. Filmée par une caméra en 4K, la vidéo fait autant écho aux panneaux publicitaires qu’aux premières images du cinéma en noir et blanc. Marine Ducroux-Gazio mêle à la perfection l’ancien et le contemporain en questionnant notre manière d’habiter le monde réel qui se situe à la frontière de l’imaginaire et du concret. L’œuvre met en tension l’illusion du marketing contemporain et l’attente d’un phénomène naturel, rappelant que la magie peut advenir sans matérialisation, uniquement par la croyance. Pour Marine la vidéo est une manière directe d’évoquer une situation ou une réflexion sans annihiler l’ambiguïté. Cette pratique est assez récente dans sa démarche artistique, et vient dialoguer avec la dimension sculpturale de son travail. Sa manière d’aborder la vidéo se situe quelque part entre la performance, le documentaire et la fiction, lui offrant ainsi la possibilité de faire disruption dans des récits de temps linéaires et contrôlés. Elle mélange les époques, s’amuse avec cynisme et simplicité à détourner le sens initial du faiseur de pluie pour questionner plus largement le contemporain, l’actualité et le changement climatique.
À travers ces quatre propositions, le réel frôle la fiction et les artistes déjouent les attentes du.de la spectateurice tout en révélant des mécanismes invisibles : emprise, croyance, manipulation et désir collectif. Le regard, rendu actif et impliqué ouvre alors un espace où la résilience se pense non comme une réparation mais comme une manière d’habiter autrement le réel.
Infos pratiques
Felicita 2025
Palais des Beaux-Arts
Jusqu’au 1er février 2026






























