LE SALON DE MONTROUGE EN TROIS COUPS DE COEUR
Mettant une fois de plus à l’honneur la jeune création dans toute sa diversité, le 69ème salon de Montrouge se révèle plein de promesses. Tour d’horizon en trois coups de cœur.
Thomas Moesl, la coquille et l’envol
“Peut-être n’existons-nous que dans la mémoire d’une personne qui a disparu”.
On ne saurait mesurer l’influence du film d’animation de Mamoru Oshii, L’Œuf de l’ange, sorti en 1985, sur des générations d’artistes. L’univers dévasté qu’il dépeint, tout à la fois jonché de ruines et de références, tant aux racines du christianisme qu’au surréalisme de Dalí, hante la culture vidéoludique et, comme par ricochet, Thomas Moesl, qui matérialise, en reprenant ce titre même, un ange aux ailes taillées dans des couvertures de survie et un œuf soufflé dans du verre. Loin de proposer une illustration, l’artiste cherche à retrouver le vertige métaphysique de cette œuvre séminale. La figure de l’ange, que l’on retrouve encore dans une forme fossile, évoque un temps ancien, celui d’une annonce périmée, d’un espoir ou d’un avertissement depuis longtemps advenu. Le messager est le message. Peut-être certains se souviendront-ils d’un temps du vol, verront-ils le témoignage d’une ère désespérément humaine. L’artiste transpose le mystère dans un espace cerné par la musique avec Genius Loci — le génie du lieu — et en marque le passage. Les sons venus de la gueule de gargouilles en céramique, posées à différents endroits du sol, proposent une forme de communion. Là où les différentes œuvres de Thomas Moesl jouent d’une esthétique du fragment, l’ogive qui tient lieu de gothique, par exemple dans la peinture Brush Soul, les ailes de chauve-souris qui tiennent lieu de nuit dans Zotz, le son comme la lumière sont utilisés pour réunir, relier. L’artiste ne cache pas son attrait pour ce qui relève encore aujourd’hui, à l’ère de l’intelligence artificielle, du mystique ; il traduit dans l’espace des souvenirs du sacré en Occident.
Célia Boulesteix, dressage précaire
Il faut sans doute faire attention à ne pas se blesser en grandissant au milieu de ce qui rappelle autant des débris qu’un accident industriel. Un cratère rappelle un berceau, un nid, alors que des éclats de verre, des éclats d’images attirent l’attention par un mouvement gyroscopique. Célia Boulesteix articule son installation tout autour, en s’appuyant sur les murs. Des cadres métalliques partitionnent l’espace sans parvenir à le clore, suggérant ici et là des fenêtres : ouvertes sur un paysage avec A Forest, fermées sur un volet dans Look Right Through Me. L’artiste joue des contrastes et articule, à la rigidité de ses matériaux — le verre ou l’acier — la plasticité du latex ou d’images fuyantes. La forêt apparaît en négatif, son support en lambeaux. On n’identifie pas tout de suite la photographie, sérigraphiée ou imprimée par sublimation selon les cas. Le travail de Célia Boulesteix se nourrit de collecte, de prélèvement par l’image et, qu’il s’agisse des textures qu’elle trouve dans la rue ou des matériaux qu’elle moule, il s’agit d’étendre le regard au décor urbain ; ce qui n’a pas nécessairement d’usage direct et qui, pourtant, nous dresse en suivant le tracé d’une rue, la pente de la périurbanité. Une tension naît à cet endroit de l’installation, qui joint la contrainte et l’abandon autour de corps absents. De petites mains ouvragées sur des clous par l’orfèvre Zoé Mohm retiennent des images plus petites, ex-voto, témoignages affectifs, et éclairent ce travail de l’absence, de l’usure, par la possibilité de micro-histoires.
Arthur Debert, leçons de choses
Cela tient de la perception. La langue française distingue l’outil de l’instrument, deux objets que l’on manipule comme des moyens en vue d’un résultat, mais dont la finalité diffère. Si l’outil permet une action concrète, l’instrument agit sur nos perceptions, permet la mesure, agrandit le champ de vision ou d’écoute…Cette nuance exprime toute la fracture culturelle entre le travail manuel et le travail intellectuel et, par-delà, la distinction sociale entre l’ouvrier et le chercheur. Par ses titres, Arthur Debert travaille la façon même dont le langage a entériné des rapports humains, une répartition des tâches et une division de la société. Tout cela s’articule dans une dichotomie : la présentation des Outils bêtes et la vidéo La Conférence des instruments savants. L’artiste, qui a travaillé avec son grand-père menuisier, a identifié les analogies « bêtes » entre outils et animaux : les dents, les griffes, tout ce qui, en termes de forme, permet d’augmenter la puissance d’agir, même si certains rapprochements ont de quoi étonner. Aujourd’hui, nombre de ces outils, comme autant de ces animaux, sont en voie de disparition. Les théories que Darwin avait développées sur la sélection naturelle, en observant comment le bec de différents oiseaux avait pu évoluer pour s’adapter à leur environnement, se vérifient à une rapidité imprévue. Alors que l’accélération des évolutions technologiques et leurs impacts sur le climat nous dépossèdent individuellement de nos prises sur le monde, l’installation d’Arthur Debert cherche des points de transmission. Sans être passéiste ou réactionnaire, il cherche une forme de réconciliation par l’usage d’images produites sur une imprimante laser : une présentation qui relève ce qu’un outil induit comme geste, et un geste de pensée.
Informations pratiques
69e Salon de Montrouge
13 février au 1er mars 2026
Le Beffroi, Montrouge




























