SUSANNA INGLADA – PRIX DRAWING NOW 2025

Par Agathe Fumey10 mars 2026In Articles, 2026, Revue #36

 

 

Chaque année, la foire d’art dédiée au dessin contemporain – distingue un.e artiste dont la pratique renouvelle les enjeux du médium. Lauréate du Prix 2025, Susanna Inglada déploie au Drawing Lab une exposition immersive où le dessin s’affranchit de la bidimensionnalité pour investir pleinement l’espace. À la croisée du théâtre et de l’histoire de l’art, son travail explore les mécanismes de pouvoir, les tensions politiques et les récits fondateurs, tout en interrogeant la condition humaine.

 

Intitulée All Parts Of Us, l’exposition agit comme une traversée, une dramaturgie visuelle dans laquelle le.la spectateur.ice n’est plus simple observateur.ice mais devient protagoniste. Ce titre d’exposition est une première immersion dans les œuvres de l’artiste. Giuliana Benassi, la commissaire de l’exposition, explique : « Le titre est la première accroche avec le public. Il doit éveiller la curiosité tout en offrant une première clé de lecture. All Parts Of Us renvoie à la fois au travail de l’artiste et à une dimension plus large qui est celle du monde. À partir de sensations intimes, Susanna compose une réflexion qui tend à l’universalité. »

L’exposition met en scène des corps fragmentés, recomposés par le collage. Ces figures morcelées incarnent un monde traversé par les fractures sociales et politiques, mais elles deviennent aussi des symboles d’union et de rassemblement. Le « Us » incarne alors un espace de tension entre individualité et collectivité.

Ancienne comédienne, Susanna Inglada conçoit l’exposition comme une pièce en trois actes. L’espace est pensé avec un début, un développement et une fin. Au cœur de l’exposition, on trouve Forest, une forêt de mains qui reflète cette ambition d’expansion du dessin dans l’espace. Pour la première fois, l’artiste travaille sur des formats de papier monumentaux, presque sculpturaux. Composée à partir de photographies des mains de sa famille, cette forêt envahit l’espace et dialogue avec l’architecture du Drawing Lab. Les mains, – topos récurrent dans ses œuvres – tour à tour protectrices, menaçantes ou résistantes, évoquent les frontières, l’entraide, mais aussi les conflits et la mémoire des dictatures espagnoles. « Cette œuvre incarne les dimensions émotionnelle, sociale et politique qui composent le travail de l’artiste », résume Giuliana Benassi.

Giuliana Benassi précise : « Nous avons pensé l’exposition comme une scène. La scénographie est aussi importante que les œuvres elles-mêmes. Il fallait permettre au public de circuler, de tourner autour des pièces afin d’être impliqué physiquement dans l’espace. Nous avons aussi fait le choix d’une représentation synoptique pour que le public ait une vue d’ensemble cohérente du travail de Susanna. » Le dessin s’affranchit de la surface plane pour investir la tridimensionnalité. Il devient un principe structurant de l’espace scénique, presque une fondation architecturale autour de laquelle se construit l’expérience du visiteur.  

Si Susanna Inglada débute par la peinture, elle s’oriente rapidement vers le dessin. « Le dessin m’offre une liberté plus immédiate. Il me permet de me poser des questions et d’y trouver des réponses », confie-t-elle. Le papier, matériau sensible et fragile, agit en quelque sorte comme une métaphore des liens et connexions sociales, étant tout autant vulnérable et susceptible de se briser. La palette restreinte (noir, gris, blanc, parfois bleu), influencée par les pays où elle a séjourné, intensifie la charge émotionnelle des œuvres et s’ancre d’autant plus dans le réel. Cette économie chromatique renforce la tension dramatique tout en laissant place à l’espoir d’un futur meilleur.

Les deux vidéos d’animation qui sont des réécritures du mythe biblique de Suzanne et les vieillards ouvrent ou ferment le parcours. L’artiste y revisite l’histoire sous un prisme contemporain et du point de vue d’une femme, questionnant la représentation du corps féminin et l’effacement de la parole de celles-ci à travers les siècles. Dans une seconde version, elle restitue à Suzanne une forme de liberté en écho aux débats actuels autour des violences sexistes et du mouvement #MeToo. Ojos Cerados, un collage de figures aux yeux clos, interrogent la notion de détournement du regard inspiré du roman Blindness de José Saramago. Certains ignorent et d’autres cherchent du réconfort au plus profond d’eux-mêmes, cette dualité traverse toute l’exposition et renvoie à la volonté de l’artiste d’évoquer une certaine réalité. La dernière salle, la « Blue room » souligne la notion de « care giving » et la maternité, avec la présence de la main qui apparaît à la fois résistante et protectrice, en mettant l’accent sur la nécessité d’être ensemble.

À travers ses figures, qui semblent sortir de l’univers des marionnettes, ses corps fragmentés et distordus, Susanna Inglada interroge les dynamiques de pouvoir tout en affirmant la nécessité du collectif.

 

 

Informations pratiques

Susanna Inglada, All Parts Of Us

Jusqu’au 10 mai 2026

Drawing Lab, 17 rue de Richelieu, Paris 1er

 

 

 

 

 

 


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