Une fenêtre contre le temps
Une fenêtre contre le temps initie un parcours déambulatoire au cœur du Drawing Hôtel, ainsi que de Drawing Lab, un espace d’exposition et d’expérimentation dédié au dessin contemporain. Pour cette exposition quinze artistes ont délocalisé.e leur atelier afin d’investir l’intégralité du Drawing Hôtel, de la terrasse, au patio, au roof-top, à une chambre de l’hôtel, aux toilettes, au sous-sol, sans oublier les espaces de circulation.
Claire Luna, la commissaire de l’exposition, a opéré un déplacement partiel de la résidence la Drawing Factory, qui a été occupée pendant six mois par les artistes. Ce choix résulte de ses rencontres avec une vingtaine d’artistes résident.es, travaillant dans ce même immeuble, où la solitude et le collectif se conjuguent pour former une émulsion créative parfaitement féconde.
Pour cette exposition l’ambition est de venir « habiter le lieu au point d’en infiltrer les usages ». L’intime et le public se rencontrent et se superposent, pour que l’art dialogue avec le quotidien d’un hôtel en activité. Cette « fenêtre contre le temps » devient alors un moyen de décentrer notre regard, de le délocaliser, mais surtout de nous repositionner dans le monde. Dans l’ensemble, les quinze artistes exposé.es composent des œuvres silencieuses – à quelques exceptions près, que la commissaire a tenu à faire exister dans le parcours. Ces œuvres permettent d’analyser, de décrypter et de représenter autrement « les bruits du monde », selon Claire Luna. Ces « bruits » renvoient aux conflits ainsi qu’au climat politique, économique, social et environnemental actuel. Les œuvres ne s’inscrivent pas dans un rapport frontal au réel. Le calme qui les traverse ne relève ni du refuge ni du retrait, mais d’une position. Face à l’accélération, à la saturation des images et des discours, il devient une manière de préserver un espace d’attention, de nuance, voire de résistance.
La commissaire d’exposition a fait le choix de rassembler des pratiques différentes pour construire ensemble ce qui deviendra Une fenêtre contre le temps. À partir d’un élément architectural simple et banal, la fenêtre, l’exposition interroge les liens entre l’extérieur et l’intérieur, le bruit et le calme, le privé et le public. Elle pose également la question du regard : regarder en assumant sa présence ou observer en se dissimulant dans une posture plus voyeuriste. La fenêtre constitue ainsi un seuil, comme le montre très bien Justine Joly avec son œuvre Sans titre, qui recompose les pièces d’une maison. En partant d’un souvenir, d’un moment personnel, l’artiste nous livre un espace vide, réduit à l’essentiel, sans aucun détail permettant de rattacher cette pièce à un lieu précis. Elle nous invite à franchir ce seuil, à y investir nos propres souvenirs et, à notre tour, à habiter cet espace.
Louise Dumas, délocalise sa vue depuis son atelier situé au 5e étage de la Drawing Factory vers le sous-sol du Drawing Lab. J’emporte la vue est une expérience chromatique qui ne cherche pas à restituer fidèlement l’architecture des toits de la BnF. Au contraire l’artiste met l’accent sur l’ocre de la pierre, le gris du zinc et de l’ardoise, des couleurs qui lui rappellent les plages de son enfance. Pour la série des Seuils, elle travaille à partir de photographies prises à travers une vitre. Ses œuvres révèlent des lieux collectifs, publics et quotidiens auxquels elle porte un attachement. La fenêtre vient justement brouiller la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, de sorte que les points de repère dans l’espace deviennent subtils.
Avec la série En levko (terme que l’on peut traduire par « carte blanche » ou « libre cours ») de Dana Cojbuc, l’exposition prend également son sens dans une mise à distance relative vis-à-vis des différents climats de tension contemporains. L’artiste représente une vue étendue depuis une île grecque, coupée de toute cacophonie urbaine. Ne demeure plus que le silence, la tranquillité et une sensation de liberté. L’apaisement procuré par la nature est au cœur de son travail. Les deux pièces choisies pour l’exposition sont issues de photographies que Dana Cojbuc a d’abord prolongées par le dessin, au fusain et au pastel sec, sur le papier. Ici, ce geste se prolonge également sur le mur, accentuant cette impression d’infini et de liberté.
L’exposition frôle les limites, se situant dans un entre-deux, intime et public, intérieur et extérieur. C’est pourquoi les œuvres d’Antoine Conde s’inscrivent parfaitement dans ce microcosme créé par la commissaire et les artistes. Dans sa toile The First Light Fractures, issue d’une série initiée pendant sa résidence à la Drawing Factory et dont deux œuvres sont présentées ici, le personnage est plongé dans un état de transition entre la conscience et l’inconscience. Dans ce moment de flottement, il s’éveille le regard évasif, peinant à s’ouvrir. Les étoiles, motifs récurrents dans le travail de l’artiste, apparaissent ici comme des scintillements qui viennent obstruer notre vision. Cette œuvre marque également un tournant dans sa pratique puisqu’il revient à la peinture à l’huile, un médium qui lui semble nécessaire pour retranscrire au mieux un état, une sensation ou un instant du réel.
En conclusion, Une fenêtre contre le temps est, comme l’a formulé la commissaire, « moins une exposition qu’une manière d’habiter l’espace et le temps ». C’est dans cette perspective que chacun.e des quinze artistes a réalisé de courts enregistrements audio venant compléter le parcours. Certain.es y expliquent leur processus créatif, d’autres évoquent un moment clé de la composition de leurs œuvres. La proposition sonore qui a retenu mon attention est celle de Boryana Petkova, conçue sous la forme d’un message laissé sur un répondeur. Dans cet enregistrement, l’artiste expose sa conception de l’art : « my drawings are louder than my voice », et « art is my way of reacting, it’s not an escape, it is my entrance into the world ». À travers ses œuvres, elle fait l’expérience de ce qui est incontrôlable. Nobody owns my orgasm est une performance dans laquelle elle s’essaie à écrire le mot « control » pendant un orgasme. Crescendo, la tension monte et le mot se dissout, laissant place à des tracés désordonnés. Reflet d’une résistance, d’une maîtrise impossible et de la puissance du corps, son travail accorde une place importante à l’écriture automatique et aux sensations, l’artiste dessinant le plus souvent à l’aveugle. Pour reprendre ses propres termes – et je la cite –, l’art constitue pour elle une manière de réagir au monde, « de tenir, et de reprendre ce que le quotidien lui retire souvent. »
INFOS:
Une fenêtre contre le temps,
Drawing Hotel
17 rue de Richelieu, Paris 1er
jusqu’au 6 septembre



























