PAROLES, PAROLES - LA SYNAGOGUE DE DELME
Des mots, des mots au CAC La synagogue de Delme
Le centre d’art a nommé en juin dernier Patricia Couvet à sa direction. L’exposition Paroles Paroles est sa première et le titre emprunte celui de la chanson interprétée par Mina et Alberto Lupo en italien reprise par Dalida et Alain Delon. L’exposition explore les allers–retours qu’emprunte le langage dans les arts visuels, entre paroles du passé et troubles contemporains, pour en transformer le sens des mots.
La parole d’un centre d’art se forme par celle des membres de son équipe. L’équipe est composée de Patricia Couvet, Fanny Larcher-Collin, Célestine Charlet, Alain Colardelle et Sarah Violon, respectivement directrice, chargée d’administration et communication, chargée des publics et de l’accueil, chargé de production et régisseur, chargée d’accueil et de médiation.
Romain Leclère : Fanny, l’exposition s’accompagne de modifications dans les outils de communication déployés par le centre d’art. Peux-tu nous en dire plus du communiqué de presse et de l’image choisie ?
Fanny : Ce nouveau cycle d’expositions a été l’occasion de repenser les outils de communication. Nous les avons retravaillés avec des objectifs de lisibilité et d’optimisation. Ce travail a été mené de concert avec Morgan Fortems, graphiste nancéien.
Pour celle-ci, nous avons invité la graphiste Garine Gokceyan. L’image choisie associe la parole à des cheveux bouclés ou frisés, considérés indisciplinés par comparaison à l’apparence de cheveux lisses. Elle rappelle que certains mots, expressions ou langues doivent être modifiés ou passés sous silence pour être acceptés en public. Le choix de Garine pour cette image est cohérent avec ses recherches sur le graphisme multiscript qui proposent de composer avec le plurilinguisme dans une pratique dominée par l’alphabet latin.
RL : Patricia, pourquoi un intérêt renouvelé dans les arts visuels pour le langage ? Quelles sont ces nouvelles formes ?
Patricia : Pendant quatre ans, j’ai cogéré avec la commissaire d’exposition Anastasia Marukhina un project space à Berlin (Pickle Bar) dont la programmation se concentrait sur des formats performatifs et discursifs. Ces formats représentent parfois un défi pour les artistes visuels : trouver les mots pour présenter leur recherche et leur pratique. Cela répond aussi à une exigence économique — il est parfois plus simple de voyager pour parler de son travail ou pour une lecture-performance qui nécessite un ordinateur et une vidéo-projection, que de transporter ses œuvres pour une exposition et d’acheter les matériaux nécessaires à leur production. Durant cette période, nous avons mené plusieurs cycles de recherche autour du langage. Ils s’intéressaient aux codes, aux pratiques langagières ou aux argots développés par certaines communautés afin de s’identifier, de se reconnaître et d’exister en dehors du cadre d’une langue nationale excluante ou coloniale.
Avec Paroles, Paroles, ce qui m’intéressait était autant la réaffirmation du langage comme espace où se formulent des revendications linguistiques ou politiques, que la diversité de ses formes dans les arts visuels — performance, lecture-performance, poésie ou encore entretiens. Il y avait aussi le défi de rendre cet ensemble lisible dans l’espace d’exposition sans tomber dans la cacophonie. Il est difficile de parler d’un « moment du langage » sans avoir le recul nécessaire à l’écriture de l’histoire. L’ambition de faire dialoguer différentes générations est une réponse à cela. Le langage y est abordé à travers des contextes socio-politiques distincts : les années 1970 en Italie avec les publications de Patrizia Vicinelli ou les œuvres de Costanza Candeloro, l’Alsace et le Dakota du Nord avec Marianne Mispelaëre ou encore le Liban à travers les chansons de Georges Wassouf dans l’œuvre d’Hussein Nassereddine, jusqu’à aujourd’hui — une époque marquée par la surabondance d’informations avec les œuvres de Dorota Gawęda & Eglė Kulbokaitė, de paroles altérées souvent démunies de toute action dans le réel.
RL : Sarah, un enjeu de la médiation est celui de l’expérience de l’exposition et des œuvres qui la constituent. La composante discursive des œuvres de l’exposition est-elle un risque pour réduire leur expérience aux explications qui pourraient en être données ? Comment entends-tu déjouer cette difficulté ?
Sarah : Les œuvres de l’exposition ne sont pas que des réflexions ou des échos à la notion de langage et à sa présence dans l’art. Ce sont des voix. Celles des artistes, mais aussi celles des personnes qu’ils et elles convoquent. Ce sont également les voix de nos visiteur·euses. Nos visiteur·euses lisent et font résonner les mots des artistes dans la synagogue. Dans leur expérience de l’exposition, ils et elles lient et font dialoguer les œuvres entre elles et apportent ainsi à l’exposition l’aspect mouvant et vivant de la langue.
Et c’est aussi ce qu’ils attendent de notre médiation. Que nous construisions avec eux des espaces de discussion et de partage, où ils et elles pourraient ajouter leurs voix et leurs témoignages à l’exposition. Les mots que nous posons, en tant que médiatrices, sur les œuvres de Paroles, Paroles sont alors simplement des invitations à renouveler l’expérience de l’œuvre, mais avec un nouveau regard, riches d’éléments sur le parcours des artistes, sur leurs pratiques, sur les histoires qu’ils et elles convoquent dans leurs œuvres. Là où la voix de l’artiste leur a peut-être échappé, nous leur proposons une clef pour qu’ils puissent l’entendre.
RL : Célestine, les artistes présentés témoignent de préoccupations multiples : conditions des femmes, invisibilisation des spécificités territoriales dans un monde globalisé, place des traditions orales à l’heure du digital. Que souhaites-tu retenir de l’exposition pour les différents publics fréquentant le centre d’art ?
Célestine : Pour aborder ces différentes thématiques, qui peuvent sembler immenses, je pense que s’intéresser aux questions du témoignage, du point de vue de l’écart en art seront porteuses. Nous pouvons toutes et tous expérimenter des sensations de décalage, vis-à-vis du monde comme au sein de nos propres intimités. Aborder ces décalages, c’est aussi faire du lien, se rassurer en nous invitant à nous décentrer.
RL : Alain, le dispositif de présentation des œuvres témoigne au sein de l’espace d’exposition d’éléments à la frontière des outils de médiation tels que table et bancs visant à accueillir les publics ou de fac-similés d’un livre d’artiste. Dans quelle mesure les solutions techniques trouvées servent-elles selon toi le propos de l’exposition ?
Alain : J’aime penser que la reproduction sert à la diffusion du travail de l’artiste. Les conditions offertes par la synagogue imposent cet usage. Les ouvrages présentés dans l’exposition montrent un livre dans sa globalité d’un coup d’œil, le dispositif offre une lecture rare rappelant le chemin de fer de l’industrie graphique révélant peut-être ce qui peut se passer entre les pages. L’important n’est pas pour moi dans l’authenticité mais dans la qualité de ce qui est présenté. Le mobilier du designer Enzo Mari en est un exemple : il est éthique, durable et accessible aux publics. Il a été aussi un plaisir à construire.
Propos recueillis par Romain Leclère
Infos pratiques
Paroles, Paroles
Jusqu’au 15 juin 2026
CAC – La synagogue de Delme
33 rue Poincaré, Delme























