25e édition de la Biennale de Sydney
La Biennale de Sydney, créée en 1973, est l’une des plus anciennes biennales au monde, aux côtés de Venise et de São Paulo, et la première établie en Asie-Pacifique.
Cette nouvelle édition, inspirée des écrits de Toni Morrison et intitulée « Rememory » par la commissaire Hoor Al Qasimi, explore le concept de mémoire revisitée, en exhumant des récits oubliés et en amplifiant les voix marginalisées. Réunissant plus de 80 artistes issus d’une trentaine de pays, elle se déroule sur cinq sites dont les emblématiques et centraux White Bay Power Station (ancienne centrale électrique), la Art Gallery of New South Wales et le Chau Chak Wing Museum de l’université de Sydney. Avec des installations monumentales, des environnements immersifs et des œuvres in situ réalisées par des artistes locaux et internationaux elle tisse des liens entre histoires locales et enjeux mondiaux d’identité et d’appartenance.
Dès l’entrée dans la White Bay Power Station, Tania Willard (Canada) a apposé sur les hautes fenêtres les images d’une espèce végétale envahissante en Australie, la prêle, rappelant ainsi les impacts écologiques de notre civilisation. Ce lieu majeur de la Biennale montre des œuvres consacrées à une réflexion sur le travail, sur les corps, résistance ou résilience. L’artiste Edgar Calel (Guatemala) évoque ses visions spirituelles au travers d’abstractions corporelles réalisées à la cire d’abeille et reliées entre elles par des fils rouges dans une métaphore des liens familiaux primordiaux. L’installation de Daisy Quezada Ureña (USA), composée de 40 globes lumineux suspendus, chacun formé par la superposition d’une couche de barbotine de porcelaine sur des vêtements autrefois portés par des migrants ayant traversé la frontière entre les États-Unis et le Mexique, est une réminiscence poétique de souvenirs douloureux. Dans le cœur de cet édifice industriel imposant, une magnifique installation immersive monumentale de Nikesha Breeze (USA), est constituée d’une colonne de tissu blanc centrale évoquant le baobab africain ancestral, lieu de rituels, et entourée de projections fantomatiques des corps disparus, témoignages d’esclaves afro-américains. À l’étage l’installation de Peter Kennedy (Australie), intégrant son, objets symboliques (ventilateurs électriques, haut-parleurs, téléviseurs) et archives historiques, évoque une tension entre contrôle et chaos et résonne avec le caractère industriel du site. Suspendues aux cimes du lieu de grandes bannières peintes par Nancy (Yukuwal) McDinny (Australie) cartographient des sites sacrés et amplifient les voix des Premières Nations. Richard Bell (Australie), au travers de peintures et d’un projet immersif et performatif, réclame le remplacement de la Constitution australienne par un modèle du XXIe siècle, lorsqu’un boulier de Dennis Golding (Australie) évoque ses souvenirs d’enfance et critique la gentrification et les déplacements forcés ainsi que la disparition d’une fresque du drapeau aborigène démolie en 2019. Bertille Bak (France) dénonce les enfants travaillant dans les mines, au travers de ses mises en scène de rituels fictifs et burlesques. On pourrait aussi citer Nil Yalter (France), Bouchra Khalili (France-Maroc) ou la série de crânes de dingo en céramique de Cannupa Hanska Luger (USA) créant un paysage sonore qui évoque les animaux disparus au son des voix des peuples autochtones ressurgissant du passé.
L’exposition au Chau Chak Wing Museum de l’université de Sydney se concentre sur les thématiques de la provenance, la restitution et la mémoire et s’ouvre avec les colonnes de nattes tissées de Hașĩra, de Sandi Hilal et Alessandro Petti (fondateurs de Decolonizing Architecture Art Research, Palestine), utilisées lors des rassemblements. Sur chacune est imprimée une « conversation confidentielle » qui rappelle que les objets portent en eux des souvenirs et des histoires. Benjamin Work (Nouvelle Zélande) salue l’endurance culturelle des tongiens face aux pressions coloniales d’annexion tout en explorant les archives et la restitution culturelle lorsque le superbe film de Tuấn Andrew Nguyễn montre la résilience et les migrations suite à la guerre du Vietnam.
Enfin dans l’espace muséal de l’AGNSW, nombreux artistes évoquent les migrations et l’importance de la communauté et leur ancrage au sein de territoires spécifiques. L’artiste érythréen Nahom Teklehaimanot utilise la peinture et le collage pour réactiver le souvenir des migrations, des guerres et de la résistance au travers de portraits recomposés. Abdul Abdullah (Australie) revisite des émeutes, dans des toiles qui mettent en scène la violence et confrontent le spectateur à une colère non résolue. Les installations florales de l’artiste franco-canadienne Kapwani Kiwanga (France-Canada), issues de sa série « Flowers of Africa », retracent les moments clés de la transition de la domination coloniale à l’indépendance. Taysir Batniji (Palestine-France) présente une installation composée de savons à l’huile d’olive sur lesquels est gravée la phrase « Aucune situation n’est permanente ».
Certains artistes proposent des œuvres collaboratives, dont la toile monumentale créée par la communauté des artistes Ngurrara du Grand désert de sable en Australie-Occidentale, l’une des plus grandes peintures aborigènes jamais réalisées, démontrant le lien primordial de ce peuple avec sa terre natale. Autre œuvre confectionnée par les membres d’une communauté sous le nom de Kulata Tjuta par l’artiste Frank Young (Australie) : un nuage composé de 2000 lances sculptées à la main, dans un rappel des traditions de chasse et évoquant une lutte incessante pour la souveraineté. Dindga McCannon (USA) célèbre la vie, l’histoire et la résilience des femmes, notamment noires et communautaires, à l’aide d’installations de textiles peints ou brodés.
Cette Biennale, pose la question « de quoi notre mémoire collective est-elle faite » et montre que malheureusement certains pans de l’histoire (esclavage, colonisation, exil, guerre) ne sont pas simplement “du passé” mais rejaillissent dans le présent sous forme de traumatismes, de récits refoulés ou de mémoires fragmentées. Mais elle porte également un message d’espoir pour un avenir partagé fondé sur le dialogue des communautés.
Infos pratiques
Biennale de Sydney
Lieux centraux: White Bay Power Station, Art Gallery of New South Wales, Chau Chak Wing Museum at the University of Sydney
Lieux périphériques: Campbelltown Arts Centre et Lewers: Penrith Regional Gallery
Jusqu’au 14 juin
Entrée gratuite (comme dans tous les musées publics en Australie)
La Fondation Cartier pour l’art contemporain a collaboré avec la Biennale de Sydney à travers la commande de nouvelles œuvres passées à 15 artistes des Premières Nations.










































