Le monde comme expérience du possible
Ingrid Portal est une artiste-exploratrice franco-polonaise travaillant à Paris, dans l’Atelier Michel Blazy, et aux quatre coins du monde. Sa pratique artistique naît d’une volonté de faire l’expérience du vivant. À la croisée de la performance, de la sculpture, de la peinture et du dessin, elle recompose le réel en appelant à regarder autrement. Toute son œuvre prend pour point de départ la grotte – espace de clair-obscur où le corps doit mobiliser tous ses sens pour entamer sa traversée. Pour composer, l’artiste s’immerge dans le monde physique : spéléologie, alpinisme, escalade, randonnée, danse contemporaine, verticale ou encore accro-danse – autant de pratiques qui nourrissent sa recherche plastique. Elle éprouve son corps pour faire émerger une sensibilité nouvelle.
L’artiste sillonne le globe à la recherche de matières (pigments, terre, bois), d’aventures et d’inspiration. Chacune de ses compositions est habitée par le réel : des fissures dans la roche dues à des infiltrations, l’écorce d’un arbre et ses auréoles, les déplacements d’insectes et d’animaux. Par ce jeu de pistage, elle photographie des transformations naturelles qu’elle rejoue plastiquement, comme une mémoire du vivant. Le dessin devient ainsi un langage, un système d’écriture, qui retranscrit ces dynamiques invisibles. L’artiste-exploratrice recrée des œuvres où les échelles micro et macro s’inversent, replaçant le regard du.de la spectateur.ice sur ce qu’il.elle n’a pas l’habitude d’observer. Voir signifie ici apprendre à regarder autrement, à saisir l’instant du réel. Son travail s’ancre dans la notion aristotélicienne de « physis » qui induit la nature comme processus de formation, où la matière contient déjà la forme. Ingrid Portal suit cette logique, elle n’impose aucune forme, elle révèle ce qui existe déjà. Elle puise dans la matière vivante des dynamiques de déplacement et de transformation préexistantes à toute conception humaine.
Son corps est à la fois outil et matière. Lorsqu’elle n’incarne pas elle-même la traversée et le mouvement, comme dans Cartographie du vertige (performance et installation, 2024), elle devient un instrument de mesure, comme dans Topographie d’une cicatrice (performance et installation, 2025). Dans cette œuvre, l’artiste prélève, gratte et sculpte des parois bétonnées pour révéler les marques du temps. Parfois son corps entre en symbiose avec la matière, comme dans Ce qui boit encore (sculpture performative, 2025), où elle recrée un écosystème en terre non cuite qu’elle accompagne et cultive. Elle ouvre aussi le dialogue en invitant les visiteur.euse.s à redessiner les contours de l’œuvre. Ce parcours à travers ses expositions témoigne d’un besoin profond de matérialité. L’artiste se confronte sans cesse au vivant pour en recomposer une cartographie du sensible. Ses œuvres explorent ainsi les liens qui se tissent entre le corps et son environnement, à travers sculptures, installations et dessins.
Lauréate d’une commande publique de l’État, Ingrid Portal a réalisé une fresque de 220 mètres de long dans les couloirs du Ministère de la Culture menant à la Salle Delaunay, où se décident les œuvres entrant dans les collections nationales. Pour ce projet, elle retourne aux origines de l’art, à savoir les grottes archaïques et peintures rupestres. Plutôt que de représenter des animaux et végétaux, elle choisit de laisser se dessiner la nature elle-même. L’artiste est venue peindre des lignes issues de ses observations : empreintes d’insectes xylophages, développements de la maladie de la loupe et de champignons, circulations de l’eau. Son intention est de proposer « une œuvre préparatoire au regard », qui se transforme en même temps que le.la spectateur.ice se déplace. Avant de réaliser cette fresque, elle a récolté ses pigments sur le terrain, parcourant la France pour s’imprégner de ses écosystèmes. À l’approche de l’achèvement de l’œuvre, un retour sous la terre s’imposait. Elle a ainsi effectué une descente spéléologique de quatorze heures dans la grotte de l’Hermite, en Ariège, pour renouer physiquement avec la roche. Pensée comme une partition musicale, la fresque se déploie en crescendo, un rythme s’installe, créant des symétries visuelles et des explosions chromatiques qui guident le regard et le corps. Le.la visiteur.euse est immergé.e au cœur de la matière terrestre, là où les éléments du vivant dialoguent entre eux.
Le rapport au déplacement, au corps et à la matière constitue le socle de son travail. Ingrid Portal ne s’enferme pas dans une catégorie, elle expérimente avec différents médiums et cherche à produire des expériences actives. Elle mobilise les médiums comme des outils de recherche et se tient à distance d’une pratique figée. Ses œuvres ne sont pas seulement des formes à contempler : elles agissent comme des dispositifs sensibles qui invitent à réapprendre à regarder, à ressentir et à mieux comprendre le vivant. Pour 2026, l’artiste-exploratrice a pour projet de rejoindre le California Institute of the Arts (CalArts) aux États-Unis et de vivre dans un van transformé en atelier. Cette mobilité totale va lui permettre d’explorer de nouveaux territoires, de récolter et classifier ses pigments et de créer in situ. Le déplacement ne sera plus seulement une étape de la création, mais laissera place à une forme d’ancrage direct avec le vivant.
Infos pratiques
Murmures d’une pierre
à partir du 14 avril
LE SHAKIRAIL – Lieu culturel et solidaire
72 rue riquet 75018 Paris

























