INKARNA - Une traversée de la chair

 

 

Au cœur des pierres séculaires de l’Abbaye de Maubuisson s’élève Inkarna – entité mythique imaginaire tissée au fil d’un dialogue entre l’artiste iranienne Yosra Mojtahedi et les co-commissaires Emmanuel Reiatua Cuisinier et Marie Ménestrier. Entre les plis du sacré et les fractures identitaires du monde, les œuvres de cette exposition personnelle – sculptures organiques, céramiques charbonneuses ou architectures sensibles – sont autant de promesses de faire-corps et de tentatives de passage.

 

Emmanuel Reiatua Cuisinier : Imaginez un instant suspendu hors du temps. Celui où elle ouvre les yeux pour la première fois.

Elle est un souffle, un esprit-veilleur ou une guide.

Elle est un être imaginaire inspiré des déesses antiques perses, invoquée par Yosra Mojtahedi et qui vient ici donner corps à Inkarna.

Yosra Mojtahedi : Pour moi Inkarna est une présence qui veille. Elle est liée à l’instant que nous traversons – entre fractures et tensions. Elle est dotée d’une grande force intérieure et d’un instinct de révolte.

ERC : Entre les pierres blanches de l’Abbaye de Maubuisson, Yosra Mojtahedi change les murs centenaires en reliques, et ses arches en une armure de chair. Contempler Inkarna, c’est tenter de comprendre un langage, une poésie gravée directement dans la matrice de l’édifice.

YM : Inkarna est née de la rencontre entre l’architecture du lieu, les œuvres que j’y conçois et le prolongement de mon propre corps. Elle est faite des mémoires, de la spiritualité et des désirs des femmes qui peuplaient autrefois l’abbaye. Inkarna porte en elle l’héritage de ce qui est en nous, ce qui continue à vivre avec nous, et même après nous. Une force qui invite à entrer à l’intérieur de soi, mais aussi une force qui rappelle l’arrivée de la lumière.
Elle est un espace d’accueil, de deuil, de (re)naissance et de transformation. Je veux créer un lieu-corps où l’on puisse vivre quelque chose intensément. Rendre l’invisible visible grâce à la matière terrestre, pour approcher quelque chose qui dépasse la chair…

ERC : Connaissez-vous ce moment qu’on appelle l’heure liminale ? Celui où l’aurore n’en finit pas de tenter d’apparaître et où le crépuscule refuse de devenir complètement nuit ? Inkarna règne sur l’entre-deux, sur cette pause cosmique où la transformation s’opère.
C’est à ce point de clarté que les salles séculaires de l’Abbaye se changent en anatomies-paysages, un espace où le corps est déjà une nature, et la nature, un corps. Les minéraux, la terre, l’eau, la brume, les odeurs sont des états de matières vivantes qu’on retrouve au fil du parcours de l’exposition. Ils sont autant d’états de chair qui nous composent et que l’artiste fertilise pour y inscrire de nouvelles zones de frottements. Entre animé et non-animé, entre naturel et artificiel, organique et mécanique, poétique et politique, lumière et obscurité, Yosra Mojtahedi crée des zones de transmutation, où des êtres de métal et de céramique, des présences totémiques faites de soft-robotique et de cheveux ou de bois deviennent tour à tour des corps-territoires et des anatomies-mécaniques.

YM : Créer, pour moi, c’est ouvrir des zones à traverser avec la peau, la respiration, l’imaginaire. Mon corps entre en contact avec la matière jusqu’à ne faire qu’un – s’incarner. Les sculptures sont peut-être la continuité de mon corps, mais aussi de corps plus anciens, de corps d’autres femmes, de corps effacés, déplacés, fragmentés, résistants. Des corps sans frontière, sans hiérarchie, sans assignation.
Je voudrais que le spectateur ne sache plus où commence son corps et où finit l’espace. Qu’il se sente lui-même comme un élément du paysage, traversé par les mêmes forces. Qu’il perçoive en lui qu’un mouvement s’opère : un léger déplacement intérieur, mais aussi une possibilité de réappropriation, de puissance, de révolte et de liberté.

ERC : Voici le secret d’Inkarna : elle gouverne la promesse d’une lumière et pourtant elle incarne la fertilité débordante, cette puissance créatrice qui jaillit des profondeurs terrestres après les tempêtes, les soulèvements et les dévastations.
Inkarna pose son pied nu sur la terre mouillée, des graines explosent en germination sauvage. Elle est la déesse pour celles et ceux qui savent que la création jaillit des endroits les plus abîmés de l’âme, que la vie s’accroche aux racines qui pénètrent les profondeurs souterraines où on ne voit rien mais où tout grandit.

YM : Le noir, pour moi, est une matière politique et cosmologique, un commencement. Le choix du monochrome pour Maubuisson fait du noir un ventre, un espace de concentration, de gestation. À la fois le vide et le tout, l’infiniment petit et l’infiniment grand. Un espace de passage et de mutation, où les états se déplacent sans jamais se figer. Tout y cohabite.
C’est dans ce noir que la lumière peut apparaître et se permettre d’exister enfin… Une lumière dont la nature est secrète et sacrée qui représente peut-être l’espoir…

ERC :  Inkarna respire. Elle apparaît, disparaît, revient. Comme un lieu d’existence et de résistance. Elle incarne une spiritualité nouvelle – celle qui rejette les anciennes catégories : elle fusionne l’organique et l’artificiel et à l’ombre, elle vient mêler en une harmonie troublante, une lumière.
Au milieu des charbons poudreux et des marais d’encre, Yosra Mojtahedi crée des interstices de jour qui sont des espaces de mémoire et des moments dans le parcours de l’exposition, où l’on se souvient. Sur du sable clair, des pièces en calcaire du lapidaire de Maubuisson se déposent tandis que des formes biomorphes en céramiques écrues poussent, prolongent, et viennent « excroître » ces archéologies dotées d’une spiritualité nouvelle.

YM : Les pierres de Maubuisson sont déjà chargées d’une mémoire liée aux communautés de femmes qui vivaient là. Ces murs ont vécu avec elles. Ils ont gardé leurs gestes, leurs paroles, leurs silences, leurs joies, leurs souffrances, leur foi et leur manière d’habiter le monde.
Je ne cherche pas à représenter cette mémoire, mais elle est là, tissée à l’histoire de notre époque. Elle me traverse et me guide.
Les pièces en céramique blanche, en dialogue avec les éléments archéologiques, créent une « reliance » avec les racines du lieu. Comme des excroissances, des prolongements, elles semblent pousser depuis la pierre pour faire corps avec l’architecture. Elles cohabitent comme les organes d’un même corps.

ERC : Dans les limbes du mythe, naquit Inkarna — géante façonnée non seulement de terre, mais du souffle même du monde qui l’entoure. À l’image du Golem, elle incarne la créativité démiurgique, mais va plus loin : son corps est un réceptacle vivant, un cosmos en miniature. Chaque parcelle de son être porte un fragment d’univers, tissant résistance et renaissance. Elle n’est pas seulement créée ; elle crée à son tour. Gardienne mouvante entre mythe et métaphore, Inkarna murmure une vérité ancienne : que toute création contient en elle un monde entier, prêt à éclore.

YM : Je ne pars pas d’un schéma du corps. Je pars d’une sensation. Parfois d’une tension, parfois d’un vide ou d’un mouvement pressenti. Je dessine, puis j’oublie. Ma main prend le relais. Créer est un geste de résistance et profondément sacré, presque rituel, un geste de réappropriation. Là où tant de corps de femmes ont été contrôlés, réduits, effacés, je fabrique des corps qui débordent, qui mutent, qui prolifèrent.
Une forme devient organe. Un organe devient paysage. Le corps cesse d’être une limite : il devient territoire…
Un tout vivant.

 

Infos pratiques

Inkarna, les métamorphoses du sacré 
Du 12 avril au 30 août 2026

Yosra Mojtahedi, Elsa Guillaume & Magdalena Abakanowicz
Abbaye de Maubuisson

 

 

 

 

 

 


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