Anna L'Hospital- Sur les traces de ses souvenirs

Par Agathe Fumey18 mai 2026In Articles, 2026

 

 

Comment investir le souvenir, matérialiser la mémoire, faire basculer un instant vécu vers une image recomposée ? Ces interrogations traversent l’ensemble de la pratique d’Anna L’Hospital, artiste plasticienne dont le travail explore les zones poreuses entre perception, mémoire et imagination. Guidée par une pulsion instinctive pour les mécanismes du souvenir et ses défaillances, elle construit une œuvre sensible où l’intime rejoint l’universel.

 

Chez cette artiste l’image naît avant tout d’une émotion. Ses œuvres rejouent autant de fragments personnels que des scènes ordinaires dans lesquelles chacun.e peut projeter sa propre histoire. Sa pratique questionne les limites de la mémoire, ce qu’elle conserve, ce qu’elle transforme, ce qu’elle invente malgré nous. Entre réel et imaginaire, ses compositions se situent dans cet espace flottant où le souvenir cesse d’être une archive fidèle pour devenir une matière mouvante.

Formée au dessin et à la céramique au Carrousel du Louvre, puis diplômée de la Haute Ecole des Arts du Rhin, Anna L’Hospital développe très tôt une relation presque physique au médium. De ce constat émergent les Résurgences, une série qu’elle approfondit durant plusieurs années à partir de papiers adhésifs colorés, minutieusement assemblés. Ce travail, qu’elle produit à partir de prises photographiques, révèle son intérêt pour le rêve, mais aussi pour la manière dont les souvenirs se reconfigurent mentalement avec le temps.

Dans sa sous-série Les dormeurs, des figures saisies dans leur sommeil apparaissent suspendues dans un état inaccessible. Observés avec une proximité presque indiscrète, ces corps plongés dans un entre-deux silencieux deviennent les reflets d’une mémoire fragmentée. Durant une longue période, l’artiste a oublié, superposé et confondu ses souvenirs. L’oubli n’est plus une absence, il devient un espace à combler, un tiers lieu où l’imagination prend le relais.

Sa résidence à la Fondation Montresso, au Maroc en 2025, marque un tournant décisif dans sa pratique. Anna L’Hospital abandonne progressivement (pour un temps) l’adhésif pour expérimenter d’autres facettes du dessin et pousser la matière dans ses retranchements. Ce qui est intéressant dans le processus créatif de l’artiste, c’est la fidélité presque obsessionnelle qu’elle entretient avec les outils qu’elle choisit. Chaque médium ouvre un champ de variations qu’elle explore jusqu’à l’épuisement, comme si la répétition du geste lui permettait de stabiliser quelque chose de fragile. Chez elle, la technique agit presque de manière autonome, la main semble parfois suppléer les absences de la mémoire, comme si le corps conservait les traces que l’esprit ne parvient plus à saisir.

Cette nécessité de donner une forme tangible aux souvenirs se retrouve aujourd’hui dans une nouvelle série amorcée à l’été 2025, Les Rémanences. L’artiste revient sur des techniques acquises avec la céramique en travaillant l’empreinte et le relief. Le papier devient une surface sensible capable d’absorber les plis, les marques et les textures du réel. Posé directement sur un sol un objet ou une architecture, le papier craft capture les traces, avant d’être durci par la colle vinyle. Elle retravaille ensuite la matière au crayon de couleurs, à l’acrylique et au pastel gras, faisant émerger des images issues de photographies ou de souvenirs. À travers ces œuvres en volume, l’artiste dépasse désormais le cadre mural pour produire des formes proches du sculptural, avec ces présences parfois presque fantomatiques qui deviennent les gardiennes d’une mémoire instable. Son travail vit et raconte une scène banale qui devient essentielle.

La pratique d’Anna L’Hospital révèle une sensibilité et une vulnérabilité qui laisse le.la spectateur.ice dans un état de suspension et de fascination. Ses personnages endormis, absorbés dans leurs pensées ou vacant à leurs occupations, échappent souvent au regard en détournant leur visage. L’artiste tente moins de représenter le temps que d’en intercepter les failles ; ces moments d’absence, ces instants imperceptibles qui échappent à toute maîtrise. En écho à sa propre histoire, elle compose ainsi une œuvre profondément personnelle qui touche pourtant à une expérience collective. Entre présence et effacement, Les Rémanences donnent corps à ce qui menace de disparaître. Figer ces dormeurs.euses, ces regardeur.euses ou ces silhouettes anonymes devient une manière de retenir le passage du présent vers un territoire plus incertain, celui du rêve et de la reconstruction mentale. Là où la mémoire vacille, l’œuvre prend le relais.

 

INFOS:

Les Rémanences

Conscious Paris*

12 rue de Normandie, Paris 3e

Du 20 mai au 19 juin

*Conscious Paris est un nouveau lieu dédié à l’échange d’idées et à la création contemporaine. Débats, conférences et expositions se répondent dans une volonté de remettre la transmission au cœur des échanges, d’approfondir nos questionnements contemporains.

 

 

 


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