Circulation(s) - navigation en eaux troubles

Par Anthony Ong25 mars 2026In 2026, Revue #36, Articles

 

 

Le monde est en ébullition. Les jeunes photographes de la 16e édition du festival Circulation(s) observent cette instabilité et y répondent avec des voix singulières. Des motifs reviennent néanmoins. Certains font des espaces intérieurs des lieux de refuge, tandis que d’autres mobilisent l’héritage surréaliste pour répondre au chaos. D’autres encore intègrent à leur pratique les arts plastiques ou l’artisanat. Le trouble est sous-jacent.

 

L’espace intime comme refuge pour la jeunesse

Dans cette édition, l’absolue intimité est révélée au grand jour, les narrations les plus personnelles sont contées avec amour. Les espaces clos, scènes intérieures, nombreuses, sont un refuge dans ce monde en feu. Dans ces cocons, une douceur se dessine, teintée d’insouciance, parfois de mélancolie. Le quotidien devient un espace-temps où se joue la construction de soi.
Marine Billet (France), par exemple, photographie de jeunes femmes de la gen Z dans différentes pièces d’une maison, entre reportage et mise en scène. Le décalage, très efficace, entre les poses dignes d’un magazine de mode et le décor suranné détonne. La photographe saisit avec une grande fraîcheur cette jeunesse qui délaisse les écrans pour se retrouver dans la vraie vie. Le cadrage serré met l’accent sur cette génération qui s’interroge sur son avenir, se construit, n’attend qu’une chose : déborder du cadre pour vivre pleinement, si ce n’est rester auprès des siens pour éviter les tempêtes. Le travail d’Ellen Blair (Irlande) s’intéresse également à cette jeunesse en quête d’identité, pour laquelle le choix de la coupe de cheveux constitue un acte fort d’auto-détermination, à l’heure d’une grande standardisation. Dans la salle de bain, espace de soin et de métamorphose, l’artiste capture dans un quotidien sans prétention de jeunes adultes rieurs pour qui modeler son apparence équivaut à revendiquer une place au monde.
Dans un contraste prononcé, une vieille femme est assise sur une chaise, le regard brillant mais triste. Matevž Čebasek (Slovénie) enquête sur les souvenirs perdus de sa grand-mère, atteinte de démence. Dans une série bouleversante, la parole laisse place à la présence, à l’imaginaire, aux possibles. De cette retenue naît l’émotion. Que reste-t-il de soi lorsque les souvenirs s’effacent ? Ici, le cadre domestique devient l’ancrage de l’existence, le point de chute quand plus rien ne survient.
Mais l’échappée vers l’extérieur n’est jamais loin chez ces artistes. Elle invite à s’extraire des carcans, à prendre le grand air. Est-ce bien sain quand on voit le monde voler en éclats ?

Le surréalisme comme réponse au chaos

Guerres, désordres techno-politiques, exploitations des terres : les jeunes photographes n’ignorent pas les désastres en cours. Ils les scrutent avec acuité, employant le symbole, l’étrangeté, la frontalité documentaire.
Dans le coin d’une pièce ou sur le corps nu de l’artiste Olia Koval (Ukraine), 40 000 petits gendarmes sculptés s’agglutinent comme une moisissure conquérante. Organique et dérangeant, l’insecte devient l’allégorie de l’invasion russe en Ukraine ; la peau, du territoire occupé. Dans le style, quelque chose de Magritte, le cauchemar, l’accumulation, le malaise insoutenable. L’héritage surréaliste utilisé à des fins d’éveil se manifeste aussi par l’enchevêtrement étrange des corps chez Konstantin Zhukov (Lettonie), qui met en lumière les relations et amours secrets et queers de son pays. Le rendu fantomatique chez Manon Tagand (France), plein de silences pesants, porte la présence de Dalí. La déesse sortie des eaux à la peau bleue de T2i & NouN (France), entourée d’un nuage toxique orange, exceptionnelle de beauté, comme une apparition, appelle quant à elle à la préservation des mémoires locales et des mers.
En contrepoint, l’approche brute et documentaire. Clodagh O’Leary (Irlande) nous plonge sans détour dans les Troubles, conflit politico-religieux dont le souvenir vif continue d’alimenter les tensions au sein de la jeunesse irlandaise. Maximiliano Tineo (Argentine/Italie), par ses clichés frontaux, aborde, lui, l’exploitation du triangle du lithium en Amérique du Sud et les impacts néfastes sur les populations autochtones.
Dans ces propositions, l’étrangeté côtoie l’ordinaire. Dans les deux cas, nulle fuite, mais des modes de questionnement.

L’interdisciplinarité pour dire la complexité

Afin de saisir pleinement la complexité du monde, les photographes font appel à d’autres techniques et disciplines, comme le collage, le dessin, la performance ou la broderie, l’image seule ne suffisant pas.
Nina Pacherová (Slovaquie), notamment, s’inspire des jeux vidéo pour questionner le rôle des femmes dans la société et l’injonction à devenir mère. Dans des couleurs acides, du rose au vert, différentes phases de la vie : du fœtus au landau à la petite fille se redressant. Intégrant la tapisserie, les photographies mobilisent différents sens et états, conférant plus de matière au rendu, signe d’une approche sensible du vivant. Depuis toujours, la performance entretient un lien privilégié avec la photographie. On le voit dans l’œuvre de Ricardo Tokugawa (Brésil), où parents et enfants posent de manière comique pour interroger l’héritage culturel, ou encore dans celle de Joanna Szproch (Pologne), qui intègre le collage et le dessin pour questionner les normes et la réalité.
Cette interdisciplinarité traduit, en réalité, le besoin d’outils pour appréhender les faces fragmentées du monde. Ainsi, le trouble est-il partout : mental, mondial, jusque dans le médium.

 

Infos pratiques :

Circulation(s) – Festival de la jeune photographie européenne
Du 21 mars au 17 mai 2026
Le CENTQUATRE-PARIS
5 rue Curial Paris 19e

 

 

 

 

 

 


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