Lafayette Anticipations : l’envers du décor et objets détournés
Lafayette Anticipations présente actuellement deux expositions monographiques qui investissent chacune à leur manière les espaces du bâtiment. Prom de Diego Marcon, curatée par Rebecca Lamarche-Vadel, et Who’s Gonna Save The World ? de Ladji Diaby, sous le commissariat de Ben Broome, sont à découvrir jusqu’au 19 juillet 2026.
Diego Marcon conçoit une installation immersive où l’architecture elle-même devient partie intégrante de l’œuvre. L’artiste imagine un espace qui se situe à la croisée du théâtre à l’italienne de la fin de la Renaissance et du cinéma contemporain. Des ouvertures aménagées autour de la scène invitent le.la spectateur.ice à entrevoir l’envers du décor et à pénétrer dans les coulisses des films qu’il propose à l’écran.
Artiste italien né en 1985, Diego Marcon développe une pratique centrée sur l’image animée à travers la vidéo, le film et l’installation. Son travail interroge la capacité des images à susciter des émotions multiples tout en questionnant la confiance presque aveugle que nous leur accordons. Dans Prom – dont le titre fait écho au bal de fin d’études – l’artiste dévoile pour la première fois certains éléments de fabrication de ses œuvres, accessoires, décors, animatroniques ou mannequins hyperréalistes utilisés dans ses productions. Le public est ainsi plongé dans un espace ambigu, oscillant entre fiction et réalité, entre représentation et dispositif de fabrication, comme un moment de transition entre deux états.
L’artiste propose ainsi quatre films dont un coproduit avec Lafayette Anticipations. Tous reposent sur un principe de répétition qui suscite à la fois la curiosité et l’inconfort chez le.la spectateur.ice. Dans Dolle (2023), un couple de taupes tente inlassablement d’additionner une série de chiffres, interrompu par les bruits de leurs enfants malades qui les obligent à recommencer indéfiniment. Avec La Gola (2024), la répétition se situe cette fois dans le langage : les lettres que s’échangent Gianni et Rossana ne se répondent jamais véritablement et pourtant ils continuent de s’écrire, chacun restant enfermé dans ses propres préoccupations. La tension dramatique monte crescendo, renforcée par la présence de l’orgue. Tandis que Gianni décrit avec précision les mets raffinés qu’il a dégustés, Rossana relate, avec une brutalité presque clinique, l’aggravation de la maladie de sa mère. Ces situations rappellent le théâtre de Beckett, où les personnages semblent prisonniers dans une boucle absurde. De même, chez Marcon, aucune clé de lecture définitive n’est donnée. L’enjeu réside ailleurs : provoquer une réaction émotionnelle et attirer l’attention sur les mécanismes de la mise en scène : la scénographie, le décor, la colorimétrie ou la musique.
Dans The Parents’ Room (2023), qui relate le meurtre d’une famille par le père avant son suicide, l’extrême violence du récit est paradoxalement atténuée par un dispositif musical inspiré de l’oratorio et de l’opéra. La musique devient alors un personnage à part entière, capable de suspendre ou d’intensifier le texte. Plus largement, l’artiste joue constamment sur le mélange des genres : mélodrame pour La Gola, ballet pour Krapfen, burlesque ou tragédie. L’exposition révèle ainsi les prouesses techniques qui sous-tendent ces productions tout en dévoilant leurs coulisses. Les accessoires disposés dans les galeries autour de l’écran prolongent cette immersion et intègrent pleinement le public dans le processus de fabrication de l’œuvre.
Ladji Diaby, artiste franco-malien de 25 ans, adopte une approche toute autre. Dès son titre, Who’s Gonna Save The World ?, l’installation pose une question rhétorique à la tonalité presque alarmante suggérant un monde en crise. L’artiste y répond néanmoins par la construction d’un univers alternatif, imaginé comme un espace où équité et partage seraient possibles. Le travail de Ladji Diaby repose en grande partie sur la récupération d’objets et de mobilier existants, selon une pratique d’upcycling qui consiste à transformer des éléments déjà produits afin de leur offrir une nouvelle fonction et une nouvelle histoire. Ce rapport aux matériaux s’enracine dans une expérience personnelle de son enfance où il avait pour habitude d’observer sa mère restaurer et redécorer régulièrement le mobilier domestique. A travers ce geste il souligne la porosité entre artisanat et création artistique. Dès lors qu’ils sont déplacés dans un autre contexte, ces objets ordinaires acquièrent une dimension esthétique et une symbolique nouvelle.
L’installation se présente comme un musée imaginaire composé d’objets de tailles et d’origines diverses. Cette accumulation évoque les cabinets de curiosités et invite à réfléchir aux mécanismes d’exotisation longtemps exercés par l’Occident sur des productions venues d’ailleurs. Plus largement, l’artiste questionne les phénomènes d’appropriation culturelle et de globalisation. La réappropriation peut alors devenir un geste ambivalent qui permet à la fois d’offrir une nouvelle vie aux objets et de maintenir la mémoire des usages passés, tout en renvoyant aux modes d’acquisitions des musées occidentaux, souvent accusés d’avoir décontextualisé les artefacts qu’ils peuvent exposer. Ladji Diaby ne cherche pas à apporter une réponse définitive, mais propose plutôt une interprétation sensible de cette circulation des objets et des significations.
L’œuvre Untitled (2026), composée de trophées de compétitions canines, illustre ce processus de transformation. Les trophées, initialement conçus pour célébrer la victoire, sont ici détournés de leur fonction, puisque certaines coupes deviennent des abreuvoirs pour oiseaux. Ils reposent sur un imposant buffet en bois massif renversé au sol. L’objet domestique, habituellement destiné au rangement, prend alors la forme d’un autel ou d’un sarcophage exposant au contraire une accumulation d’artefacts. La valeur symbolique de ces trophées se trouve ainsi déplacée, révélant l’absurdité d’une production massive d’objets dont la fonction demeure souvent éphémère.
Nombreuses de ses œuvres sont des transferts d’images sur miroir, proposant ainsi un mélange d’univers alternatif. Dans l’une d’elles, un miroir ancien de style Art déco est recouvert d’une image estompée issue de l’univers des X-Men. Le reflet devient flou, presque fantomatique. Le célèbre logo des mutants est remplacé par la faucille et le marteau communistes, introduisant une dimension à la fois politique et mémorielle, l’artiste évoquant ici des films qui ont marqué son imaginaire. A travers cette circulation de mobiliers, objets, images et talismans, Ladji Diaby interroge la valeur que nous attribuons aux choses ainsi que les processus de dépossession qui les accompagnent. Chaque artefact porte en lui différents souvenirs et histoires. L’artiste les met en relation, faisant dialoguer passé et présent dans une installation où les temporalités se superposent avec douceur.
Infos pratiques
Prom, une exposition de Diego Marcon
Who’s Gonna Save The World ? une exposition de Ladji Diaby
Fondation Lafayette Anticipation
Jusqu’au 19 juillet 2026


























