8e triennale De leur Temps par l’ADIAF

 

 

Le [mac] marseille accueille La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées qui réunit 136 œuvres en provenance de 70 collections privées, dans le cadre de la 8e triennale De leur Temps organisée par l’ADIAF, Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français. Stéphanie Airaud, directrice du [mac] et co-commissaire avec l’historienne et chercheuse Sandra Delacourt dessinent une cartographie singulière de la collection comme un écosystème vivant. Elle revient sur le mode de sélection des artistes et des œuvres dans une volonté de proposer une cartographie élargie et ouverte sur l’espace méditerranéen, incluant des collectionneurs du territoire. La thématique du vivant permet d’envisager des correspondances parfois inattendues et de nouvelles mises en relation au sein de tout un écosystème qui dépasse largement la sphère du musée.

Marie de la Fresnaye. Quelle est la genèse de ce projet avec l’ADIAF et que traduit ce panorama ?

Stéphanie Airaud. Dès mon arrivée aux musées de Marseille, il y a trois ans, l’ADIAF m’a proposé de participer à un projet qui constitue aujourd’hui l’un des axes majeurs de son action culturelle. Aux côtés du prix Marcel Duchamp, l’association organise depuis vingt ans cette manifestation intitulée Triennale de leur temps qui réunit, sous la forme d’une exposition, une sélection d’œuvres acquises au cours des trois dernières années par les collectionneurs membres de l’ADIAF.

Cette exposition collective dresse ainsi le portrait d’une rencontre entre les collections privées et la création contemporaine. Depuis son origine, la triennale est systématiquement accueillie dans des institutions investies d’une mission de service public (musées, FRAC ou centres d’art). Cette articulation entre artistes contemporains, sphère privée et sphère publique m’a immédiatement semblé particulièrement féconde. Elle permet au public d’accéder à des œuvres rarement visibles, car conservées dans des collections particulières, tout en offrant un panorama d’artistes français ou travaillant en France, mais aussi d’artistes internationaux collectionnés depuis le territoire français.

MdF. Comment s’est déroulé le processus de sélection ? 

Le processus de sélection repose d’abord sur les propositions des collectionneurs. Parmi les 600 à 700 œuvres soumises, un comité est ensuite chargé de constituer un corpus cohérent destiné à l’exposition. En tenant compte des espaces du [mac], nous avions estimé pouvoir présenter environ 130 pièces, principalement de formats petits ou moyens, les contraintes architecturales du musée ne permettant pas l’accueil d’œuvres monumentales. Afin de donner une véritable orientation à cet ensemble très ouvert, j’ai souhaité m’entourer de Sandra Delacourt, historienne de l’art contemporain, dont le regard de chercheuse a été précieux dans l’élaboration du projet. Elle a accompagné le travail mené avec les commissaires de la triennale Michel Poitevin, commissaire historique de l’évènement, et Monica Bianca prenant aujourd’hui le relais. L’orientation de la sélection s’est construite autour de plusieurs équilibres qui me semblaient essentiels. D’abord, une véritable parité entre artistes femmes et hommes. Ensuite, une diversité des origines et des parcours, avec la volonté de dessiner une cartographie artistique aussi large que possible, sinon mondiale, du moins largement ouverte sur l’espace méditerranéen.

J’ai également tenu à associer des collectionneurs locaux, car Marseille et sa région comptent des acteurs particulièrement engagés dans le soutien à la création contemporaine. Des figures comme Josée et Marc Gensollen, ou encore Catherine Bollini, présidente du Frac Sud, incarnent cette dynamique de collectionneurs qui accompagnent durablement les artistes et participent activement à la vitalité du territoire. À partir de ces différentes contributions, nous avons constitué un corpus d’œuvres en veillant à éviter certains écueils : celui du simple catalogue de tendances et celui de l’album d’images sans cohérence. L’objectif était de créer de véritables résonances entre les pièces, afin que l’exposition produise un sens d’ensemble et propose un regard construit sur la création contemporaine. Dans cette réflexion, le travail de Sandra Delacourt a joué un rôle déterminant puisqu’elle développe depuis plusieurs années une réflexion autour du vivant et des écosystèmes. Elle s’intéresse à la manière dont, aujourd’hui, la hiérarchie entre les formes du vivant est remise en question, et à la façon dont les artistes contemporains interrogent la place des organismes vivants aux côtés des humains.

MdF. Que cherche à traduire le titre ? 

Le titre La Vie climatiqueest né de cette volonté d’interroger la notion d’écosystème, entendu non pas dans une acception strictement environnementale, mais comme un ensemble de relations vivantes et de dynamiques sensibles. Il ne s’agit donc pas d’une exposition sur l’écologie au sens militant ou scientifique du terme, mais d’une réflexion sur le climat envisagé comme une atmosphère globale, humaine autant que matérielle.

Le point de départ de cette réflexion tient aussi au contexte muséal lui-même. Un musée est, par définition, un espace qui lutte quotidiennement contre les organismes vivants et cherche à maintenir une stabilité climatique indispensable à la conservation des œuvres. Cette tension nous intéressait particulièrement : d’un côté, l’institution muséale tente d’évacuer toute forme d’altération liée au vivant ; de l’autre, de nombreux artistes contemporains réintroduisent précisément ces questions dans leurs pratiques. Le vivant, ici, s’entend dans un sens très large : les relations entre les êtres humains, les affects et les chaleurs qu’ils produisent, les formes de solitude ou de proximité, mais aussi les liens qui unissent les humains au monde naturel : les insectes, les animaux, le ciel, le vent ou les variations climatiques.

Cette thématique nous a semblé suffisamment ouverte pour accueillir une grande diversité d’œuvres et de démarches artistiques, y compris des pièces qui, à l’origine, n’avaient pas été conçues pour dialoguer entre elles.

MdF. Quels partis pris curatoriaux vous ont guidé ? 

Tout l’enjeu de cette exposition était de proposer au public un parcours à la fois fluide et accessible. Il s’agissait de créer une expérience de visite sensible, tout en laissant la possibilité, pour celles et ceux qui le souhaitent, d’accéder à un second niveau de lecture à travers les textes d’accompagnement. En arrière-plan, se dessine en effet une hypothèse curatoriale plus structurante : montrer comment chaque œuvre, à sa manière, vient déjouer ou rejouer les logiques de classification du vivant et de mise sous cloche. Une logique historiquement constitutive du musée, dont la mission a longtemps consisté à organiser, hiérarchiser et stabiliser les savoirs, y compris en isolant les œuvres et les objets du monde vivant et de ses transformations.

L’exposition interroge ainsi cette tension entre une institution fondée sur la mise en ordre et des pratiques artistiques contemporaines qui, au contraire, déplacent, fragilisent ou réactivent ces catégories, en réintroduisant du flux, de l’instable et du vivant au cœur même des dispositifs muséaux.

MdF.Que traduisent ces démarches de collectionneurs à la fois sur l’ensemble du territoire et dans la région de Marseille ?

Ces œuvres témoignent avant tout, pour une grande part des collectionneurs, d’un véritable désir d’accompagnement de la création contemporaine et d’une volonté de s’inscrire au plus près des artistes. Il s’agit moins d’une logique de possession que d’une relation active aux pratiques artistiques, nourrie par la curiosité, la découverte et l’ouverture à des scènes internationales. Beaucoup cherchent ainsi à explorer ce qui se fait au-delà du seul cadre français, en s’intéressant notamment aux artistes du bassin méditerranéen, mais aussi d’Inde, d’Afrique du Sud ou d’Afrique subsaharienne. Cette diversité se retrouve dans les profils mêmes des collectionneurs, dont les démarches sont extrêmement hétérogènes. Certains, à l’image des familles Servais ou Goldschmidt, acquièrent plus de soixante-dix œuvres par an et développent une activité particulièrement soutenue et structurée. D’autres, au contraire, constituent des collections plus resserrées, construites à une échelle plus intime, en fonction de leurs moyens et de leurs affinités. À Marseille, par exemple, des collectionneurs comme Didier Webre incarnent cette fidélité au long cours, en suivant depuis plus de vingt ans le travail d’artistes tels que Gilles Barbier. Certains ont même proposé des ensembles centrés sur un seul artiste, traduisant une forme d’engagement continu et cohérent.

Ces différentes approches rejoignent, d’une certaine manière, les logiques à l’œuvre dans les institutions muséales, qui cherchent elles aussi à articuler des axes de développement variés et à soutenir la création sur le temps long. Ce qui ressort de ces échanges, c’est surtout la présence de nombreux collectionneurs qui ne s’inscrivent pas dans une logique spéculative, mais dans une véritable démarche de soutien aux artistes et de compagnonnage comme nous l’avons vérifié au moment du vernissage. Certains collectionneurs adhèrent aussi à l’ADIAF pour apprendre et commencer à collectionner. Des géographies, volumes et démarches toutes différentes.

INFOS:

La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées- Triennale De leur Temps #8

Jusqu’au 20 septembre

[mac] marseille

69 Av. d’Haifa, Marseille

 

 

 


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