Escapade ARTAÏS à Bucarest

 

 

Ce voyage ARTAÏS à Bucarest, lors de la 4e édition de la RAD (Romanian Art Dealers) Art Fair, a été l’occasion de découvrir une scène artistique riche entraperçue lors de l’évènement parisien « Un week-end à l’Est » organisé par Alain Berland dans les galeries du 6e à l’automne dernier. La Foire s’est tenue au CARO Hotel du 23 au 26 avril avec 31 galeries majoritairement roumaines où jeunes galeries et espaces émergents cohabitaient avec des acteurs établis et quelques galeries internationales. Dans le hall central une installation textile monumentale de Victoria Zidaru accueillait le visiteur, à la croisée du sacré et de l’expérience sensorielle, en référence à la pensée de Hildegard von Bingen.

Catinca Tabacaru, l’une des fondatrices de la foire, nous a présenté l’exposition dans son espace, où les artistes roumains servent de point d’ancrage local, tandis que les artistes zimbabwéens apportent une dimension de circulation et de récit géopolitique élargi avec notamment Geta Bratescu, Ciprian Mureșan, Teodor Graur, Terrence Musekiwa. Andrei Breahnă dans sa galerie GAEP montrait le premier solo show du roumain Vlad Nancă qui imagine une sorte de relocation du modernisme sur une autre planète, tissant des liens entre mémoire, architecture, écologie et futur spéculatif. Les galeries Plan B (Berlin & Cluj), Gregor Podnar (Vienne), Anca Poterasu (Bucarest), Sabot (Cluj) et Jecza (Timișoara & Bucarest) – sont également des participantes régulières et de forts soutiens de cette jeune foire qui incluait cette année un Sculpture Park et un espace consacré au Design.

En ville, plusieurs sites historiques ont été transformés en hubs arty tel le Combinatul Fondului Plastic installé dans d’anciennes usines industrielles, qui abrite dans ses espaces bruts post-industriels plusieurs ateliers d’artistes (dont celui du passionnant sculpteur Mircea Roman) et un réseau de galeries indépendantes (Nicodim, IOMO, Sector I, Sono …). Dans un gratte-ciel emblématique de style stalinien construit dans les années 1950 pour héberger l’imprimerie et siège du quotidien communiste, sont installés des ateliers et espaces d’exposition sous le nom Atelierele SCÂNTEIA+. Nous y sommes reçus pour une visite de la première grande exposition rétrospective en Roumanie de Roger Ballen montrant la dimension archéologique et psychique du travail de cet artiste américain résidant en Afrique du Sud et son évolution du documentaire réaliste vers un théâtre psychologique. Le parcours se poursuit dans les ateliers des artistes Albert Kaan, Dani Gherca, … Le commissaire Alex Radu, fondateur de /SAC (Spatiul de Arta Contemporana), présentait l’exposition Rhythmic Stress sur plusieurs espaces reconvertis, dont l’ancienne prison Iprochim devenue centre d’art de la Malmaison (solo show de Dumitru Gorzo) et le SAC Berthelot (exposition collective). Il y réunit des œuvres d’une vingtaine d’artistes comme Cecilia Bengolea, Monica Bonvicini, Hoda Afshar ou Jorinde Voigt, qui montrent comment le stress modifie les corps, à l’intersection entre danse, performance et art contemporain.

Dans l’espace artistique expérimental des Ateliers 35, au cœur de la ville historique, le collectif de jeunes artistes STOL proposait Up and Down the Accelerator, une exposition qui réunit les œuvres de sept d’entre eux montrant les limites physiques et sociales de l’accélération (Katharina Amman, Luca Florian, Lera Kelemen et Alexandra Brinzac).

Les collectionneurs privés jouent un rôle primordial dans la structuration et le développement du marché de l’art contemporain en Roumanie, agissant à la fois comme moteurs de demande, financeurs de projets et soutiens informels. Tudor Grécu et son épouse présentaient leur collection personnelle dans les bureaux de KPMG, avec une grande majorité d’artistes roumains et quelques noms internationaux. Ils sont par là même soutiens de la foire, de galeries et de lieux alternatifs.

Autre institution privée d’art contemporain, le MARe – Musée d’Art récent, fondé par Suzana Vasilescu en 2018 dans une ancienne résidence ministérielle réhabilitée, qui montre actuellement une magnifique rétrospective de Stefan Bertalan sous le commissariat de Bernard Blistène. Cet artiste roumain (1970-1981) clé de l’avant-garde post-guerre, fondateur des groupes expérimentaux 111 puis Sigma a marqué le néo-constructivisme roumain par ses recherches en cybernétique, théorie des systèmes et observation des formes naturelles. Et la Eva Foundation, inaugurée fin 2025 dans une résidence des années 30 par Ecaterina Aguiar-Lucander, qui se consacre aux artistes femmes internationales, avec sa première exposition « Sirens » et les œuvres de Louise Nevelson, Tracey Emin, Alice Neels, Judy Chicago, Marguerite Humeau ou Latifa Echakhch.

Le musée d’art contemporain MNAC, situé dans une aile du spectaculaire Palais du Parlement construit sous Ceaușescu, invite à une déambulation labyrinthique au sein des collections éclectiques de sculptures d’une époque révolue et d’affiches de propagandes. À l’étage prend place une rétrospective consacrée à Agnela Firon, artiste roumaine énigmatique de la génération des années 80 et ses peintures neo-expressionnistes.

L’écosystème du marché de l’art à Bucarest reste fragile, avec des subventions très limitées, une gentrification qui menace les espaces alternatifs et un manque d’institutions publiques solides mais il se développe malgré tout grâce à de nombreuses initiatives privées pertinentes.

 

 

 

 


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