LEAH LINH - La démystification du banal

Par Agathe Fumey10 septembre 2026In Articles, 2026

 

LEAH LINH – La démystification du banal

Pouvoir dire, contredire, provoquer ou crier relève d’une liberté fondamentale, mais cette liberté se construit toujours au sein de rapports de force. Le corps féminin, longtemps façonné par des projections patriarcales, demeure un territoire où s’inscrivent les tensions entre désir, pouvoir et représentation. C’est précisément dans cet espace que s’inscrit le travail de Leah Linh. À travers la sculpture et l’installation, l’artiste convoque des récits anciens pour mieux interroger notre présent, faisant dialoguer mémoire collective et expérience contemporaine.

Sa démarche se déploie dans un entre-deux : entre le sacré et le profane, entre l’histoire et l’actualité, entre les figures héritées et les récits qu’il reste à inventer. Les contradictions deviennent une matière de création. L’œuvre ne cherche pas tant à illustrer un discours qu’à produire une forme de catharsis, où l’humour, la violence symbolique et l’ironie participent d’une remise en question des systèmes de domination.

Autodidacte, Leah Linh exerce le métier d’artiste depuis sept ans. Sa pratique, résolument multidisciplinaire, se déploie notamment à travers l’installation et explore différents médiums et formes d’expression. Elle s’est d’abord formée à la littérature, à la philosophie, aux langues anciennes et à la science politique. Cet héritage intellectuel irrigue profondément son travail. Mythologie, théologie chrétienne et textes philosophiques constituent un répertoire dans lequel elle puise pour révéler la persistance de certaines constructions idéologiques autour du corps des femmes. Ses œuvres sculpturales, organiques et ambiguës, empruntent autant à la chair qu’aux objets du désir, brouillant volontairement les frontières entre fascination, répulsion et sacralité.

Présentée au Consulat Voltaire son exposition ONANIA prend la forme d’un véritable manifeste sculptural. Là où le manifeste littéraire énonce des intentions, Leah Linh choisit la matière pour rendre visibles les mécanismes d’oppression. Le corps féminin y apparaît comme un lieu de mémoire, de résistance et de désir, tandis que les symboles religieux sont déplacés, renversés ou détournés afin d’en révéler la charge politique.

L’artiste revisite notamment plusieurs figures de la tradition chrétienne. Les supplices de Sainte Agathe, dont les seins furent arrachés, ou de Sainte Christine de Tyr, à qui l’on coupa la langue, entrent en résonance avec une iconographie où les héros masculins perdent à leur tour leur statut d’autorité. Holopherne, par exemple, devient une tête de porc servie sur un plateau. Une inversion ironique qui désacralise la figure du pouvoir et renverse les récits héroïques.

Cette logique de déplacement traverse l’ensemble de son œuvre. Les violences infligées aux animaux répondent aux mutilations du corps féminin, tandis que la notion même de sacré révèle son ambivalence : ce qui est célébré peut aussi être exploité, consommé ou détruit. Leah Linh met ainsi en lumière les paradoxes d’une société qui idéalise le corps des femmes tout en cherchant à le contrôler.

Son installation Anthropomania – Cabinet de l’après (2025), prolonge cette réflexion sous la forme d’un cabinet de curiosités contemporain. À mi-chemin entre laboratoire scientifique et reliquaire, l’installation rassemble fragments, objets et sculptures dans une scénographie où se rencontrent observation clinique et imaginaire rituel. Le.la spectateur.ice est alors invité.e à circuler parmi les vestiges d’un monde dont les croyances, loin d’avoir disparu, continuent de modeler nos regards et nos corps.

Cette réflexion sur les mécanismes de domination dépasse également la question du corps pour s’étendre aux territoires en guerre. Marquée par sept années d’engagement humanitaire au Liban, Leah Linh insuffle dans La Chute des anges (2025) : « la mémoire des territoires blessés et des communautés résiliantes ». Composée de plumes et de barbelés, l’installation convoque les récits de l’Apocalypse pour faire écho aux conflits contemporains. La légèreté des plumes y dialogue avec la brutalité du fil de fer, faisant naître une tension permanente entre élévation et enfermement, espoir et destruction. L’œuvre devient ainsi un acte de résistance intime, où la sculpture devient un espace de témoignage autant que de réparation.

À travers les mythes chrétiens, les récits philosophiques ou les réalités géopolitiques contemporaines, Leah Linh construit une œuvre où chaque pièce agit comme une prise de position. Le sacré n’y est jamais figé, il est déplacé, détourné, et sert de texte de référence, afin de révéler les structures de pouvoir qui façonnent nos imaginaires. Entre catharsis et manifeste, sa pratique fait de la matière un langage critique, invitant le.la spectateur.ice à regarder autrement les corps, les croyances et les héritages qui continuent d’habiter notre présent.

Agathe Fumey

 

INFOS:

ONANIA, 

Le Consulat Voltaire, 

14 avenue Parmentier, Paris 11e

Exposition du 12 au 19 septembre 2026

 


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