JAKMOUSSE± : le caoutchouc comme laboratoire de création

Par Agathe Fumey12 juillet 2026In 2026, Articles

 

 

Fondée en 1963, Jakmousse est une entreprise familiale spécialisée dans le négoce de caoutchouc naturel issu de l’Hevea brasiliensis. En 2021, elle ouvre un nouveau chapitre de son histoire sous le nom de JAKMOUSSE±, un lieu où l’art dialogue avec une matière héritée du monde industriel. Installé dans une ancienne chaudronnerie, le site réunit un espace d’exposition de 2500 m², une résidence d’artistes et plusieurs ateliers de création. Sur l’initiative de Richard Choukroun (propriétaire des lieux et mécène du projet), Camille de Bayser (galeriste et productrice de projets artistiques (galerie White Project / galerie Wild Projects)), Vincent Labaume (artiste, critique d’art, enseignant et commissaire d’expositions) et Karine Scherrer (directrice de The Art Design Lab) imaginent une programmation qui fait du caoutchouc non seulement un matériau de création, mais aussi un véritable terrain de réflexion.

 

Cette approche se déploie chaque année à travers Relations en tension, une exposition qui explore les multiples dimensions de cette matière. Après Propositions élastiques, consacrée aux qualités physiques et plastiques du caoutchouc, Le retour du fiasco, inspirée de l’exposition historique imaginée par Jean-Yves Jouannais en 1992, puis Cataoutchouc qui interrogeait la capacité du matériau à absorber les chocs entre catastrophe et résilience, la quatrième édition poursuit cette réflexion en déplaçant le regard vers les rapports entre engagement, mémoire et transformation. Présentée en juin dernier sous le titre J’acc…mousse!, cette édition réunissait une cinquantaine d’artistes, dont les trois nouveaux résident.es Martin Kaulen, Laura Rouzet et François Maurin. JAKMOUSSE± fonctionne comme un espace d’expérimentation où les artistes sont accompagnés pendant les six mois de résidence, tout en bénéficiant d’un atelier de découpe et du stock de caoutchouc conservé par l’entreprise. Les œuvres investissent ainsi un bâtiment dont les poutres métalliques, les murs marqués par le temps et les vestiges de l’activité industrielle deviennent partie intégrante de leur lecture. Ouvert toute l’année, le lieu propose également un showroom permanent, les projets USINANIM, une exposition des résident.es en octobre, ainsi que différents workshops.

Comme l’explique Camille de Bayser,  J’acc…mousse ! propose « une rencontre inédite entre le J’accuse… ! d’Émile Zola, acte fondateur de l’engagement intellectuel moderne, et la figure espiègle de la mascotte historique de Jakmousse ». En confrontant la gravité de la dénonciation à l’humour, cette quatrième édition fait du caoutchouc bien plus qu’un simple matériau. Capable de se tendre, de se déformer, puis de retrouver sa forme, les œuvres explorent différentes tensions : mémoire et oubli, nature et industrie, engagement politique, disparition et transformation.

Dès l’entrée, Drapeau noir sur mât acier, résine, neige et givre artificiels, vernis de Laurent Pernot fait dialoguer le temps, la nature et l’histoire. Symbole de résistance, l’œuvre donne immédiatement le ton de cette exposition. Christine Laquet, avec sa vidéo Ce qui reste (2026), réalisée en Patagonie à bord du Falkor, navire du Schmidt Ocean Institute, révèle la colonisation humaine des océans. Un simple gant en caoutchouc abandonné dans les profondeurs devient le témoin silencieux de cette présence humaine, tandis qu’un robot tente d’effacer les traces de notre activité. L’œuvre rappelle toute l’ambivalence du caoutchouc : issu d’une matière naturelle, l’hévéa, il devient après transformation un matériau participant lui aussi aux problématiques environnementales. Cette réflexion se prolonge dans les colonnes antiques de Martin Kaulen, Global Warning (2026). Le latex liquide y apparaît comme un témoin des récits coloniaux dominants autant que des bouleversements écologiques contemporains. Grâce au stock important de caoutchouc conservé par l’entreprise, les artistes peuvent également récupérer et réemployer cette matière. Juliette de Ferluc et Léa Dumayet poussent cette logique, jusqu’à créer une véritable économie circulaire. Juliette récupère les élastiques en caoutchouc issus des productions de Léa, tandis que cette dernière incorpore les résidus de terre des céramiques de Juliette. Par ce dialogue entre leurs pratiques, les deux artistes proposent une réponse sensible aux modes de production contemporains.

Le caoutchouc devient également une matière de la mémoire. Pour L’Envers et l’Endroit (2026), Arnaud Vasseux réalise une empreinte en latex directement moulée sur le sol de l’usine, figeant dans la matière une partie de son histoire. À travers ce geste, mais aussi par l’attention portée aux anciens meubles à casiers présents depuis longtemps dans l’entreprise, l’artiste révèle une mémoire discrète qu’il convient de préserver. Laura Rouzet poursuit cette réflexion avec Marie Louise. Son installation compose un espace suspendu entre végétal et artificiel, passé et présent. Canapé, tapis et lampe sont réalisés à partir d’empreintes de feuilles de chou reproduites en latex. Ces feuilles convoquent une mémoire végétale ancienne, celle du Brassica oleracea, le « chou des falaises », connu depuis l’Antiquité pour ses propriétés alimentaires, médicinales et protectrices. L’installation apparaît alors comme une ode à une nature qui reprend progressivement possession des espaces façonnés par l’homme. Cette question de l’empreinte traverse d’autres œuvres de l’exposition. Avec Trash Me (The Girl Chewing Gum), Charlie Malgat laisse dans un transat l’empreinte en silicone de son propre corps. La disparition devient paradoxalement visible par la trace qu’elle laisse derrière elle. Cette réflexion trouve un écho dans Ensemble congés payés (2025) d’Io Burgard. L’artiste convoque la mémoire des premières vacances ouvrières, faisant du caoutchouc un moyen de conserver le souvenir d’une conquête sociale autant qu’un hommage à celles et ceux qui ont façonné ces lieux.

La matière devient aussi un outil de résistance politique. Dans Eve (cœur) Great Men (2026), Corine Fhima se met en scène sur une série de bidons comme une Ève contemporaine. Autour d’elle apparaissent des figures masculines dont les yeux sont recouverts, évoquant les mécanismes de domination, les inégalités de genre, le patriarcat et les conséquences du pouvoir. L’arbre de la connaissance devient ici celui de la vérité. Raphaël Algieri développe une réflexion similaire avec Parthenope (2026). Composé de caoutchouc et de métal, son ensemble interroge les notions de métamorphose, de transition et d’identité. En rapprochant les personnes LGBTQIA+ de la figure hybride de la sirène, l’artiste dépasse les catégories imposées et fait du vêtement un espace d’émancipation.

Enfin, la déformation constitue l’un des derniers fils rouges de cette édition. Damien Caccia, résident permanent de JAKMOUSSE±, filme dans Passage Beauregard, 93100 Montreuil (2025) une simple poubelle dont le plastique a été déformé par la chaleur. Le regard suit lentement cet objet jusqu’à sa disparition, révélant toute la puissance plastique d’un matériau pourtant destiné au recyclage. L’artiste redonne une forme de beauté à ce qui semblait en être dépourvu tout en rappelant la fragilité des matières produites par nos sociétés. Chez Maceo Goy Clairet sa série Transformés : Eliot, Stan, Marie, Nino s’inscrit elle aussi dans cette logique. L’œuvre accepte l’imprévisibilité de la matière, les accidents qu’elle provoque et les métamorphoses qu’elle engendre. Le caoutchouc cesse alors d’être un simple matériau, il devient un organisme vivant, capable de conserver les traces du passé tout en se transformant continuellement.

« Plus qu’une exposition collective, Relations en tension #4 – J’acc…mousse ! affirme la vocation de JAKMOUSSE± : faire de l’élasticité une pensée autant qu’une matière, et ouvrir un espace où l’art peut à la fois jouer, résister, transformer et inventer de nouvelles manières d’être au monde. » (Camille de Bayser).

 

INFOS:

JAKMOUSSE±

124 rue de Rosny, Montreuil

Exposition de fin de résidence 10 au 12 octobre 2026,

vernissage samedi 10 octobre à 18h

 


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