Images indociles à Arles

Par Marie Gayet3 septembre 2025In Articles, 2025

 

 

Pour qui est allé pendant la semaine d’ouverture des Rencontres de la photographie à Arles sait combien ce mot « rencontres » est central pour l’événement.
Autant par les personnes croisées, retrouvées au détour d’une rue, une terrasse d’un café, d’un vernissage ou encore d’une signature de livre, que par une photo, ou une exposition, parmi la multitude de propositions du In et du Off de l’événement. Le bilan de la première semaine annonce 23 000 visiteurs !

S’il faut commencer par une rencontre avec une photo, ce sera celle de l’affiche : un jeune garçon en habit de super héros, cape, bouclier et casque, juché sur un morceau de ferraille, qu’un grand A typographique traverse. Irrésistiblement la posture de défi nous attire et nous donne à imaginer une contemporanéité, un peu hors sol, dégagée de toutes références, excepté le déguisement. Lorsque l’on découvre la photo d’origine dans l’exposition On country : photographie d’Australie à l’église Saint-Anne, on constate qu’elle est un recadrage, que le hors champ montre une décharge de voitures et un paysage beaucoup plus grand. Le jeune garçon fixe droit l’objectif comme pour dire « je suis là et je revendique le droit à être là, dans ma country », cette « country » qui est au cœur de la quinzaine des projets des photographes présentés ici, aborigènes ou non. Country [Pays], nous dit le dossier de presse « est un terme incarné pour les peuples premiers d’Australie qui l’emploient pour décrire les terres, les cours d’eau, les mers et le cosmos auxquels ils sont reliés. Il désigne l’attachement ancestral à un lieu et sa présence culturelle vivante et parle de la relation complexe qui unit la terre à la langue, à la famille et à l’identité. Se trouver « on Country », c’est plus qu’être simplement situé quelque part : c’est être constitué par ce lieu, y être attaché et avoir la responsabilité d’en prendre soin. » Ainsi le sont les enfants du peuple wakakurna jouant aux super-héros (Tony Albert et David Charles Collins) ou les personnes de la série Ritual and Ceremony (Maree Clarke). En noir et blanc, elle présente des portraits, d’hommes et de femmes aux cheveux blanchis par l’argile, les yeux recouverts d’un masque blanc et les vêtements portant des marques blanches, selon une pratique de deuil aborigène. A travers ces portraits, les photos parlent de la perte d’un être mais aussi de la langue, des pratiques culturelles et de la terre. Une manière détournée d’évoquer la question de l’appropriation culturelle mais aussi de celle du climat, épineuse sur ce continent, qu’aborde également Lisa Sorgini, en photographiant ses propres enfants dans des attitudes de tragédie à l’évocation des grands feux ou des pluies torrentielles.

Dès ces premières photos apparaît l’esprit des Images indociles, titre des Rencontres d’Arles 2025, sous-entendant leur capacité à faire acte de résistance, d’engagement ou à questionner les discours dominants. Du côté des personne LGBTQIA+, si Tiaki (prendre soin en maori) de J. Davies  rend compte de moments d’intimité et d’harmonie dans les communautés de Melbourne, la série de Mayara Ferrao dans l’exposition Futurs ancestraux, scène contemporaine brésilienne à la Chapelle des Trinitaires montre des scènes avec des couples de femmes, la photo sûrement la plus instagrammée étant l’image de deux mariées s’embrassant lors d’un banquet. Sauf que ce qui semble être une archive n’est en réalité qu’une fabrication imaginée par l’artiste et l’IA. Ainsi « Álbum de desesquecimentos » (Album de l’oubli) en créant des souvenirs qui n’ont jamais existé vient réhabiliter une identité et lui donner un autre visage. On pourrait penser le procédé artificiel, pour la photographe, il est au contraire une façon de combler un manque. C’est après avoir fait le constat que l’IA n’était pas capable de représenter des corps noirs heureux au XIXe siècle qu’elle a entrepris de déconstruire ce stéréotype et de lui donner une autre réalité, fut-elle inventée. Contrairement à ce que diffuse l’IA, il peut exister dans le passé des images de femmes brésiliennes noires et lesbiennes et les « inventions » de l’artiste viendront en donner une visibilité. Quoi qu’il en soit, ici la fête est belle et les femmes s’aiment librement. Dans la même exposition, la vidéo Themônias de l’artiste Rafab Queer (malheureusement très mal placée – d’ailleurs, il y aurait à dire sur les scénographies de ces deux expositions collectives qui donnent une impression de « fourre-tout ») montre elle, au contraire, des corps bien réels : un danseur, le visage masqué, juché sur des hauts talons, les jambes infiniment longues, simplement vêtu d’un slip rouge et le corps brillant, ou encore le portrait représenté « coupé » en deux corps, entre l’identité autochtone et celle du présent. L’enjeu de démonter les stéréotypes coloniaux, tout en célébrant les identités plurielles irrigue les créations d’une nouvelle génération d’artistes queer. Sur l’île de la Réunion, l’artiste Brandon Gercara, à la Maison des Peintres lui aussi vêtu d’un costume flamboyant, prend le volcan pour décor de sa performance. Aux accents de manifeste, sa voix résonne dans le paysage désert et rocailleux.
Dans l’espace La Croisière, d’une manière plus documentaire, pendant les années 70, Carol Newhouse et Carmen Winant ont photographié une communauté de femmes sur la côte ouest des États-Unis. A presque 50 ans d’écart, on mesure combien ce lieu a pu signifier une quête d’idéal collectif et de renouveau de soi, « en réinventant ce que signifie le fait d’exister en tant que corps et âme sur cette terre » (DP).

Aux images indociles, répondent des attitudes indociles ; pour le projet elles obliquent elles obstinent elles tempêtent, Agnès Geoffray, à la Commanderie Sainte Luce, a porté son attention sur les jeunes filles qualifiées comme telles – et même pire, « déviantes », « immorales », « hystériques » – que l’on plaçait dans des institutions publiques, actives entre la fin du 19e siècle jusqu’aux années 50 et censées remettre dans le droit chemin ces mineures insoumises. Croisant documents historiques, recouverts pour la plupart d’une plaque de plexi rouge, comme pour mieux en concentrer la violence, et œuvres récentes (recompositions photographiques en grands formats noir et blanc, textes, projections), l’exposition curatée par Vanessa Desclaux redonne du corps, des voix et de la liberté à ces jeunes femmes. Gestes d’opposition, de défense, de soulèvement (de robe !), de fugue ou d’évasion, l’émotion est palpable tout au long du parcours, atteignant son acmé dans la dernière salle, avec la projection de mots sur des photos, accompagnée du son mécanique de la diapositive et du souffle de l’appareil.

Au passé revisité, la mémoire n’est jamais loin. Traverser les époques, c’est ce à quoi nous invite aussi Nan Goldin, la star de cette édition Arles 2025, lauréate du Prix Kering / Women in Motion remis lors d’une soirée (sold out !) dans le Théâtre antique. A la chapelle Saint-Blaise, son installation vidéo Le syndrome de Stendhal se fait en jauge réduite toutes les 30 mn. Porté par un texte écrit et dit par elle, dans un montage alterné, à la manière d’Aby Warburg, Nan Goldin met en regard des chefs d’œuvre de l’histoire de l’art classique et ses propres photos pour en repérer les invariants dans les gestes, les postures, les tragédies. Quelque chose semble se rejouer sans cesse et les mythes faire partie de nos inconscients collectifs.

S’il y a une personne qui a su traverser les époques et inscrire son style dans nos esprits, c’est bien le couturier Yves Saint Laurent ! A la Fondation Luma, l’exposition déploie un riche corpus de photos de mode et des portraits, réalisées par les plus grands photographes, toutes plus iconiques les unes que les autres, de ses débuts jusqu’à son dernier regard peu de temps avant sa mort, lui-même ayant été un merveilleux modèle. Une exposition de très haute-couture !

Juste en face, à la fondation Luma toujours, l’exposition Construction Déconstruction Reconstruction, accrochée au cordeau, témoigne de l’influence « moderne » sur les artistes brésiliens, à partir des années 40, inspirés par le dynamisme de la ville de de Sao Paulo en pleine expansion et un langage formel autour de l’architecture, de la ligne et de la lumière.

C’est ça Les Rencontres de la photographie à Arles, faire des grands écarts entre plusieurs époques, voir des images « vintage » ou d’une extrême contemporanéité, passer d’un sujet à un autre, du noir et blanc à la couleur, de la quasi abstraction au portrait frontal, se laisser à nouveau embarquer par un regard. Celui d’un jeune garçon rêveur dans l’exposition Éloge de la photo anonyme, ou celui que l’on imagine sous les paupières fermées de Nancy écoutant du jazz, photographiée avec douceur par Louis Stettner (1922-2016), photographe américain venu en France pour approcher la photographie humaniste. Une découverte ! Toutes ses photos saisissent par la justesse du regard, la profondeur captée du presque rien de l’instant présent.
Bien plus sombre est la profondeur sous l’objectif de Letizia Battaglia qui prend elle aussi des photos quasiment sur le vif. On retient entre autres la violence extrême de la mafia au sein de la société sicilienne et la misère d’un quotidien dans l’esprit néo-réalisme jamais surjoué.

Cette présentation n’a pas pour but d’être exhaustive, loin de là, et ne peut pas rendre compte des 47 expositions et de tous les événements annexes (Conférences, Prix, Soirées au Théâtre antique, éditions…). Cependant, je ne voudrais pas terminer sans mentionner Kourtney Roy, qui s’amuse à être une touriste indocile au mauvais goût assumé, ni l’exposition réjouissante La Guerre de la langouste, conflit du début des années 60 dont l’issue aurait pu être dramatique pour le Brésil et la France ! De ce projet d‘étudiants de l’ENSP, mené avec l’écrivain Jean-Yves Jouannais, auteur de l’Encyclopédie des Guerres, je n’en dirais pas plus car il est possible que la vérité soit erronée ou en tout cas falsifiée. Une chose est certaine, la langouste n’est pas un animal docile !

Enfin, citons le Prix Découverte 2025 de la Fondation Roederer, attribué au mexicain Octavio Aguilar (né en 1986). Bien qu’elles soient dans un style différent, ses mises en scène de héros provenant de mythes précolombiens ont des airs de connivence avec l’enfant australien superhéros cité au début. Il y est question de masque, de territoire, de transmission, de résistance encore, de passé et présent entremêlés, dans le monde tel que regardé aujourd’hui.

 

 

 

 

Infos pratiques

Les Rencontres de la photographie d’Arles
Jusqu’au 5 octobre.
Accueil du Festival : Cour Fanton

 

 


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