Charles Fréger à Arles. Le silence des étoffes
À Arles, tout se joue entre l’image et le mirage. Au cœur de la vieille ville, dans les murs épais d’un ancien hôtel particulier, le Musée de la Mode et du Costume Fragonard a ouvert ses portes comme on entrouvre un écrin trop longtemps resté clos.
L’exposition inaugurale, Collections–Collection, réunit les pièces magistrales des collections Costa et Clergue : fichus de linon, soieries délicates, jupons empesés, bijoux suspendus à l’ombre des corsages. Tout y est somptueux, minutieux, traversé de cette rigueur textile qui parle d’un temps où le vêtement était un langage, un code, un masque aussi. Mais ce qui réveille véritablement ce patrimoine, ce n’est ni la broderie, ni la relique. C’est un regard. Celui de Charles Fréger, invité à réaliser une installation vidéo permanente. Une œuvre fluide, chorégraphique, presque minimale — et pourtant chargée de mille histoires. On y voit des femmes, souvent jeunes, parfois anciennes Reines d’Arles, se vêtir lentement. Geste après geste. Pas de musique, pas de commentaire. Seulement le silence, le poids du tissu, et l’éclat du regard dans le miroir.
Car ce que Fréger filme ici, ce n’est pas du folklore. C’est de la transmission en acte. Loin des clichés poussiéreux de la carte postale provençale, il capte dans le détail — l’attache d’un ruban, le frottement d’un corsage — la survivance d’un savoir corporel que rien n’enseigne, sinon le geste lui-même. Ce n’est pas tant la mode qu’il donne à voir, mais la mémoire en train de s’enfiler, la tradition en train de s’inventer à nouveau.
Ce n’est pas un hasard si Fréger, depuis deux décennies, compose une cartographie des identités à travers leurs apparats : Yokainoshima, Sikh, Légionnaires… Toujours cette même obsession : comment se tenir, comment se montrer, que dit un corps quand il devient surface. Avec les Arlésiennes, il pousse plus loin encore. Il ne photographie pas, il met en suspens. Il ne saisit pas une pose, il observe un processus.
Dans le musée, les costumes dialoguent avec cette vidéo comme deux formes d’archive. L’une statique, précieuse, vitrifiée. L’autre mouvante, respirante, presque charnelle. Ce n’est pas une confrontation, c’est une stratigraphie du temps. L’Arlésienne est là, dans les étoffes du XIXe siècle. Elle est là aussi, dans ces jeunes femmes qui, en nouant un ruban de velours, répètent un rituel qu’elles transforment malgré elles. Ce n’est pas du théâtre, c’est une pratique vivante, une manière d’habiter la mémoire sans la figer.
Ce que Fréger donne à voir, c’est aussi l’ambivalence du costume : il contient autant qu’il libère. Il impose une forme, mais il crée une présence. Il est à la fois outil de contrôle social et arme d’affirmation. En cela, son travail dialogue souterrainement avec d’autres pratiques contemporaines : le performatif chez Pauline Boudry/Renate Lorenz, la déconstruction textile de Hassan Hajjaj, la mémoire queer d’Alix Marie. Tous interrogent ce que veut dire “revêtir” — non seulement un tissu, mais une posture, une époque, un désir.
L’Arlésienne, chez Fréger, n’est ni une image d’Épinal, ni une égérie régionale. Elle devient une figure politique. Une femme qui s’habille et, ce faisant, s’auto-représente. Une femme qui prépare une apparition. Et si elle finit par disparaître, comme le veut le proverbe, ce n’est plus par absence. C’est pour mieux nous hanter.
Collections – Collection
Musée de la Mode et du Costume – Fragonard
16 rue de la Calade, Arles
jusqu’au 5 janvier 2026


























