YI YE – WORK HARD, PLAY HARD
YI YE – WORK HARD, PLAY HARD
De ses études de scénariste en Chine et de son emploi d’étudiant comme copywriter dans une agence, Yi Ye a retenu un rapport au texte et à l’espace de travail. Sa démarche propose ainsi une scénarisation émotionnelle des espaces de travail. Depuis les Beaux-Arts de Paris, il travaille sur l’environnement du bureau, dans lequel il imagine un retour du refoulé.
À son arrivée en France, Yi Ye a retrouvé la discontinuité et la fragmentation des espaces qui s’imposent dans la Chine contemporaine : bureau, habitation, bibliothèque, à chaque activité son quartier. Dans la Chine de l’économie planifiée, les usines et les entreprises prenaient souvent en charge une grande partie de la vie quotidienne de leurs employés. Les logements se trouvaient dans des cités ouvrières, les repas étaient pris à la cantine, et les enfants fréquentaient les écoles et les jardins d’enfants rattachés à l’unité de travail, comme Yi Ye a fréquenté celui de l’usine textile où travaillait sa grand-mère.
Le capitalisme d’État a progressivement désagrégé cette organisation et les espaces ont adopté une forme plus proche de celle que nous connaissons aujourd’hui, avec une séparation beaucoup plus nette des fonctions, inaugurée depuis au moins Vers une architecture de Le Corbusier, qui prônait une sectorialisation des villes. Le monde contemporain propose ainsi un mode de vie où les activités, travail, domestique, loisir, sont disjointes jusqu’à l’absurde des highways pharaoniques et des RER bondés. Cette rupture des espaces est aussi constitutive de l’étrangeté des règles qui les régissent. Ce qui est autorisé ici est défendu ailleurs. Ce sont ainsi, selon le mot de Yi Ye, les espaces qui nous occupent davantage que nous ne les occupons.
Celui du bureau est le lieu par excellence de la fragmentation de soi. À travers ses deux dernières expositions, La Bile noire à l’école des Beaux-Arts et Long night à la galerie du CROUS, l’artiste explore cet espace comme un lieu potentiel de resurgissement d’une animalité sombre et fantastique. L’installation s’y fait sculpturale, autour d’éléments en bois de mobiliers bureautiques détournés et de la confrontation de pièces en cuir noir et de sculptures en albâtre ou marbre blancs. La tension entre les matériaux, la pierre veloutée mais froide, le cuir souple qui est pourtant celui du bondage, rejoue celle de cet espace de rationalité qu’est censé être le bureau, où toute pulsion doit être refoulée mais où des émotions, parfois fortes, finissent par éclater.
Sous le signe de Saturne et des mélancoliques étudiés par Wittkower, le parcours de La Bile noire s’ouvrait avec les trois sorcières de Macbeth, ici des corbeaux façonnés par moulage de cuir à la place de dalles de faux plafond, interrogeant les carrières et les destinées, aussi bien celle des amers découragés que des requins de l’open space qui attendent leur heure comme des charognards. Dans École de nuit, les objets en albâtre servant à l’entraînement des chiens, sifflet, muselière, voisinaient avec la serviette et les souliers vernis du col blanc, sans qu’on sache si c’est lui qui tient la laisse le soir venu ou qui est tenu en laisse sa journée durant avant de s’en débarrasser, à moins qu’il n’en continue le plaisir d’une autre façon. Méditation sur le remplacement de l’homme par la machine, les deux serveurs de Codification gravés avec deux images extraites de la Melancholia de Dürer, notamment le rhomboèdre tronqué, plongeait le regardeur dans les eaux glacés du calcul numérique et du grand remplacement qu’il « promet ».
Sous des auspices lunaires, et plus volontiers batailliens, souvenirs des séances de profanation et des rites érotico-maladifs du Bleu du ciel, le parcours de Long night place le spectateur dans la position d’un loup-garou de bureau qui se transforme à l’approche de la sonnerie libératrice qui fixe l’atteinte de son horaire hebdomadaire. Le voilà donc qui se débarrasse de sa cravate et de sa chemise bientôt trop étroite, sous l’œil semi-ouvert d’une chauve-souris qui pend sous la chaise de son supplice de 35 ou 39 heures. Exercice vers le bas invite à reconsidérer la chaise, ici parfaitement utilisable, comme un objet transitionnel ou pivot, à partir duquel voir le monde à l’envers ou renverser sa propre échelle des valeurs. Les rayures sur les verres laissées par les Crocs métalliques de la bête retournent l’ennui des conversations de machine à café. Quelles fêlures peuvent bien se cacher derrière la pluie et le beau temps ou la sempiternelle évocation du dernier week-end ? La figure du loup apparaît plus clairement dans Vent du soir, placard de bois sombre qui renferme un sceau très agrandi, outil d’apparat du bureau en Chine, tout de marbre blanc, surmonté d’un loup agenouillé tel un sphynx.
Mobilier essentiel du travail, le grand bureau en bois d’Eau stagnante représente le point culminant de la métamorphose, tout en hybridant les formes traditionnelles du paravent et d’un bureau moderniste. Les diptyques Phases de la lune, de marbre et cuir, retracent le cycle lunaire. Dans la partie haute et blanche, l’astre se forme à côté d’une fleur avec un insecte, thème traditionnel de la peinture chinoise, et tout aussi bien de la flamande, quoiqu’en bouquet. Dans la partie basse en cuir, s’étire l’ombre correspondante de la fenêtre, de plus en plus allongée.
Enfin, la vidéo Nocturne montre en plongée les pieds dans l’eau d’un bureaucrate dont le reflet est celui du loup-garou, moment de flottement entre chien et loup, entre l’homme et l’animal, entre la liberté, qui n’est jamais que conditionnelle, et l’obéissance, base du lien hiérarchique de travail, qui peut fort heureusement toujours être rompu. C’est bien ce moment de tension, d’entre-deux, littéralement, de crise, qui est l’enjeu de ce dernier parcours, à moins que cette perte de la stabilité, ce détachement de l’ordinaire puisse aussi se résoudre dans une mélancolie soudaine, moment d’arrêt ou de suspension provoqué par le doute de soi et la pression.
Dans ses installations scénarisées, Yi Ye utilise la narration pour faire du spectateur un protagoniste de l’œuvre. C’est alors lui-même, qui, ressentant les tensions entre la fleur du cuir et le poli du marbre, retrouve, dans des espaces contraints de silence ou de rationalité, l’émotion et le contact humain, qui ne peuvent jamais tout à fait s’effacer.
Exposition collective Who Is There
Shanghai, jusqu’au 22 novembre.
























