LA 16E BIENNALE DE LA JEUNE CREATION
La Biennale de la jeune création de La Graineterie réunit huit artistes sélectionné.es parmi 250 candidatures à l’issue d’un appel international, sous le commissariat de Pauline Ayoudj et Marie Bechetoille. Installations, peintures, sculptures, vidéos, écriture et performances y cohabitent, révélant une pluralité de manières d’habiter le monde.
Installée dans une ancienne ferme réhabilitée en centre d’art en 2001, La Graineterie conserve les traces de son passé agricole : verrière lumineuse, grenier sous charpente et écuries ponctuées d’abreuvoirs. Plus qu’un simple espace d’accrochage, cette architecture impose un dialogue avec le lieu et pousse les artistes à penser leurs œuvres in situ. Pour la lauréate du Prix de la jeune création, Claire Bouffay, cette expérience se prolongera d’ailleurs par une exposition personnelle dans les mois suivant la biennale.
Dès la verrière, les œuvres semblent former un territoire partagé où les récits historiques, les mythologies et les questions de domination se répondent sans avoir été prémédités. Les correspondances naissent au moment de l’installation, puis se déplacent au contact des visiteur.euses. Au centre de cet espace, Castelet de Newgate (2026) de Claire Bouffay prend la forme d’un théâtre de marionnettes peuplé de figures hybrides, mi-humaines mi-animales. Issue d’un travail de recherche mené en Angleterre autour de l’histoire des faux-monnayeurs, l’installation convoque des personnages réels autant que légendaires ayant participé, subi ou détourné les systèmes de fabrication de la valeur. L’artiste s’intéresse également aux « cœurs de plomb », ces pièces de monnaie sur lesquelles des marins gravaient leurs dernières volontés. À travers cette relecture critique de l’histoire, Claire Bouffay interroge les structures politiques et économiques qui organisent nos sociétés et déplace le regard vers celles et ceux qui, à l’origine même de la création de la valeur, ont souvent été relégués aux marges du récit officiel.
Face à elle, Haonan He déploie Knowledge-Skin – Géodivination de la terre narcotique (2025), une cartographie où l’histoire de l’opium devient celle des circulations coloniales et des rapports de pouvoir entre la Grande-Bretagne et la Chine. Chercheur autant qu’artiste, ses sujets d’étude portent sur les plantes psychoactives et les drogues d’origine végétale, qu’il mobilise pour explorer l’histoire coloniale autant que les formes contemporaines de contrôle.
À partir d’expressions coréennes, de récits féminins et de mythes, Hyewon Mia Lee explore les formes d’impuissance qui structurent les héritages patriarcaux et coloniaux. Sa pièce sonore Y..E..S… OR ..N..O…. (2026) recueille les « paroles coussins », ces formulations indirectes employées par des femmes lorsqu’un non frontal leur est impossible. Dans les écuries, vêtements, mobilier et objets domestiques se répondent, révélant la manière dont les symboles et les assignations circulent d’une génération à l’autre. En convoquant le mythe de Daphné, transformée en arbre pour échapper à Apollon, l’artiste relie les récits de métamorphose aux expériences contemporaines des personnes considérées comme femmes, faisant de la transformation non seulement un geste de survie, mais aussi une manière de reconfigurer les liens entre le corps, la mémoire et le pouvoir.
Les peintures de Mariama Conteh introduisent une autre temporalité. Construite par superpositions de couleurs poreuses, sa pratique mêle souvenirs personnels et références au mouvement musical « High Life » des années 1970 en Afrique de l’Ouest. Figures féminines, silhouettes du spectacle vivant et héritage de sa pratique du drag composent des scènes où la performance devient un lieu d’émancipation autant qu’un espace soumis au regard des autres.
À proximité, Kévin-Adémọ́lá Ṣàngọ́sànyà envisage l’installation comme un portail rituel. Nourri par le concept yoruba d’àṣẹ, principe de puissance et d’autonomie, il charge ses œuvres d’une présence active. Dans Médicaments pour mourir (2024), des épines d’if prélevées dans les cimetières parisiens sont scellées à la cire selon un protocole cérémoniel. Entre verticalité et horizontalité, ses œuvres font dialoguer vie et mort, mémoire et spiritualité, tout en conciliant rationalité et enchantement.
L’installation d’Inès Tabbakh-Malleon déplace le regard vers les mécanismes de fabrication des stéréotypes. Inspirée de l’ouvrage Le Loup et le Musulman, elle reprend les figures du loup, de la bête et des représentations coloniales pour construire une vitrine où le public adopte malgré lui une position de voyeur. Ils nous ont donné plusieurs visages, nous avons appris à les faire tourner (2026) transforme ainsi les stigmates en objets ornementaux, révélant la violence des récits qui façonnent les identités.
Le parcours se poursuit au grenier chez Wilfried Dsainbayonne où cuivre, zinc et argent composent un cabinet de curiosités où chaque matériau possède autant de propriétés physiques que symboliques. Une ceinture portée durant son enfance devient un grigri protecteur, tandis qu’une clé permet d’ouvrir un coffre contenant des fioles d’argent colloïdal que les visiteurs.euses peuvent emporter.
À quelques mètres, Andréa Le Guellec détourne avec Respawn (2026) les codes de la séance chez le.la psy en mettant en scène une banshee irlandaise face à son thérapeute. Entre humour grinçant et autofiction, le court métrage remet en cause les diagnostics et les étiquettes durablement assignés aux femmes. Vous n’êtes pas vos pensées (2026), une boîte à mouchoirs créée pour le centre d’art, représente le cœur étrange de la banshee et matérialise la frontière poreuse entre l’objet domestique et le corps fantastique, stigmatisé.
Corps, territoires et mémoires traversent l’ensemble du parcours sans jamais constituer un thème imposé. Les œuvres ne se ressemblent pas, mais elles partagent une même capacité à transformer la recherche en expérience sensible.
16e Biennale de la jeune création
Jusqu’au 7 novembre 2026
La Graineterie – Centre d’art
27 rue Gabriel Péri, Houilles



























