NANTENE TRAORE - AUX CONFINS DE L'INDICIBLE ET DE LA DISSOLUTION DE L'IMAGE

Par Marie de La Fresnaye15 octobre 2026In Articles, 2026

 

L’artiste et auteur Nanténé Traoré (né en 1993), à l’occasion d’un retour sur la côte bretonne, vit un épisode intime très fort de dissociation psychique face à la montée de souvenirs traumatiques liés à sa mère biologique. Un trouble intérieur qu’il traduit dans une série photographique argentique révélée pour la première fois à la MEP à l’occasion de son exposition, associée à un film imaginé lors d’une résidence en Albanie à la Vila 31 (Art Explora). 

Creusant la matérialité du medium à partir d’un usage de pellicules altérées, ces images enveloppées d’un halo brouillent les repères alors qu’un plan fixe sur un paysage immobile, accompagné de la voix de l’artiste témoigne d’un sujet tabou dans la société : les violences maternelles. L’emprise, la santé mentale, l’omerta… font partie de cette traversée qui aborde non-dits et mémoire par déflagrations successives. 

Marie de la Fresnaye : D’où vient le titre de l’exposition ? 

Nanténé Traoré : Le titre de la série vient d’un manuscrit que je n’ai pas encore publié, qui s’appelle pays des merveilles. C’est un texte autour de ma mère et que, pour plein de raisons, j’attends encore de publier. Ça me semblait assez logique que cette exposition, qui parle aussi de traumatismes d’enfance, de ma mère biologique et de ma sœur, porte ce titre-là. Il y avait aussi quelque chose qui m’intéressait dans le décalage entre le titre et les images. La série est assez sombre, les images sont plutôt tristes, avec quelque chose d’assez dense, alors que pays des merveilles sonne presque comme un titre doux, un peu naïf. 

J’ai réalisé cette série à l’été 2025, quand je suis retourné sur la côte bretonne, dans une région où j’avais vécu longtemps avec ma mère biologique. À ce moment-là, j’ai traversé une énorme dépression, qui a commencé par des épisodes de dépersonnalisation et de déréalisation. Et malgré cela, je continuais à prendre des photos. Des traumatismes d’enfance, qui avaient été très mal gérés et auxquels je n’avais jamais vraiment fait face. La série a donc précédé mon internement en hôpital psychiatrique. Et c’est pendant cette période que j’ai écrit le texte qui est projeté dans la vidéo. 

MdF : Que nous dit ce texte ? 

NT : C’est vraiment un texte que j’ai écrit sur ma mère. C’est un texte très dur, je pense. Et pour moi, ça a aussi été très dur de l’écrire.

À un moment, en travaillant sur cette exposition, je me suis dit : « Mais en fait, là, tu ne peux plus faire semblant que tu ne parles pas de ça. Tu es en train d’en parler de manière extrêmement frontale. Tu ne peux plus te cacher. » Et c’est assez nouveau pour moi parce que j’ai passé des années à travailler sur les autres. C’est la première fois que, dans une exposition, je parle vraiment de moi, et surtout de manière aussi frontale. Et en même temps, je trouve que la proposition reste assez douce dans la manière dont elle s’intègre à l’espace. Je ne voulais pas faire une installation sonore. Je n’avais pas envie que les gens se retrouvent dans un espace où il serait difficile de gérer leurs émotions. 

Là, le texte est présent de manière assez discrète. Mais si on prend le temps de le lire en entier, il change complètement la manière dont on regarde le reste des images. Il les oriente, et quelque part, il les contamine aussi. Et on se rend compte qu’en fait, on parle vraiment d’amnésie traumatique, de traumatismes d’enfance qui sont très sérieux, de violences qui restent encore très taboues. Et notamment des violences perpétrées par une mère, qui sont peut-être encore plus difficiles à penser et à raconter, parce que la mère est censée être celle qui protège, celle qui offre un espace de sécurité à ses enfants. Donc forcément, quand cette figure-là devient aussi une figure de violence, c’est quelque chose qui est très difficile à nommer.

MdF : En ce qui concerne la résidence à la Vila 31 (Tirana), comment est venue l’idée d’intégrer la vidéo à l’installation ? 

NT : J’avais vraiment très envie de présenter de la vidéo. C’est quelque chose que j’ai en tête depuis longtemps et qui m’intéresse beaucoup, parce que ça me permet de faire le lien entre le texte et l’image. Et c’est quelque chose que j’ai plus de mal à faire avec des images fixes.

En fait, quand je suis allé à la Vila 31, c’était aussi quelque chose de très personnel. C’était ma première expérience de résidence. Je suis parent d’un enfant, donc je ne peux pas forcément partir tout le temps. Et là, finalement, le fait d’être en résidence m’a permis de vraiment m’arrêter, de travailler et de réfléchir. Ça arrivait aussi à un moment particulier de ma vie, où je sortais de toute une période de dépression. C’était aussi, quelque part, une nouvelle manière de lancer ma thérapie. Donc il y avait beaucoup de choses qui se passaient personnellement pour moi pendant cette résidence. Et j’avais envie que pour la vidéo ce ne soit surtout pas la côte bretonne. Je ne voulais pas que ce soit un paysage trop affectif. J’avais vraiment envie que ce soit le plus neutre possible, justement parce que le texte est déjà tellement chargé et compliqué. 

Je pense aussi à ma sœur dans tout ça. Je pense qu’elle n’avait pas forcément envie que je montre des images de notre enfance. Donc ça a vraiment été une forme de collaboration avec elle, autour de cette question : qu’est-ce qu’on dit ? Et surtout, qu’est-ce qu’on ne dit pas ?

MdF : De quoi se compose ce paysage ? 

NT : C’est le lac Ohrid auquel je me suis vraiment beaucoup attaché. J’y suis allé énormément quand j’étais là-bas. C’est un des plus vieux lacs du monde, c’est aussi le plus profond d’Europe. Et en fait, c’est presque une mini-mer. C’est un paysage assez simple, assez dépouillé. Et du coup, pour moi, le fait de mettre cette résidence dans ce corpus de travail, c’est aussi une manière de terminer une narration. C’est vraiment une clôture de chapitre. Comme si on arrivait à la fin de quelque chose.

MdF : Quel est le bilan de cette expérience ? 

NT : Je pense que ça a été une résidence complètement différente de ce que je pensais faire au départ. J’étais parti avec un projet hyper précis en tête.  Et puis, quand je suis arrivé, je me suis retrouvé pris dans quelque chose de beaucoup plus politique. Parce qu’en ce moment, en Albanie, il se passe des choses qui sont vraiment importantes. Et du coup, je n’avais plus du tout envie de travailler avec mon propre regard, ou en tout cas d’imposer mon regard sur les choses. J’ai plutôt décidé de me laisser embarquer par ce que je voyais, et surtout de me laisser du temps.

Les images que j’ai faites en Albanie parlent finalement beaucoup de moi, de la manière dont je me suis laissé traverser par le pays mais elles parlent assez peu du pays lui-même. 

MdF. En quoi le rapport avec votre tireuse est-il important pour vous ? 

NT. J’ai toute confiance dans la personne avec qui je travaille pour les tirages.

Elle s’appelle Jeanne Favre et travaille chez Pro Image Service, qui a un atelier dans le 19e.

Elle comprend très vite ce que je cherche, notamment le type de papier, la manière dont l’image doit être tirée… Il y a vraiment un dialogue qui s’est installé entre nous, et je pense que ça fait partie intégrante de la manière dont mes images existent aujourd’hui.

MdF : Qu’est-ce qui donne ce grain particulier de vos tirages ? C’est le papier ? C’est la pellicule ? 

NT : La pellicule est très périmée, donc le grain explose. Les pellicules datent des années 90 et elles sont vraiment très dégradées. Il y a énormément d’altérations. Par exemple, le mouchetage qu’on voit sur les images vient de la moisissure. Il y a des champignons qui apparaissent sur beaucoup de pellicules, surtout quand on regarde de près. Et ce sont des altérations que je ne contrôle pas du tout. 

MdF : Un catalogue accompagne l’exposition : quelle forme avez-vous souhaité lui donner ? 

NT : C’est un fanzine dont j’ai entièrement réalisé la maquette. En fait, j’ai repris toutes les images de l’exposition, mais je les ai complètement remaniées digitalement. Il y a des superpositions, des changements de couleurs, plein de transformations, et aussi le texte de la vidéo. Du coup, on ne reconnaît quasiment plus les images de l’exposition. Et pour moi, c’était justement super chouette de montrer une autre manière de les regarder et de les faire exister.

Ce qui m’intéresse dans l’image, c’est qu’elle est infinie. On peut faire énormément de choses avec une image : la recadrer à l’infini, zoomer, travailler chaque pixel… Chaque pixel existe. Et donc, c’était vraiment intéressant d’avoir ce fanzine pour pouvoir aussi exprimer ma pratique du collage, qui est très importante pour moi et que je continue à développer.

MdF : Dans votre processus thérapeutique, si je peux me permettre, un livre comme « Familia Grande » fait-il partie des récits littéraires qui ont compté pour vous ?

NT : Je citerais plus volontiers le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, qui m’avait bouleversé parce qu’il parle d’une mère bipolaire, très proche de la mienne. J’avais notamment été très touché par la manière dont elle raconte les entretiens qu’elle faisait avec ses tantes qui lui disaient : « Essaie de ne pas trop en dire, de ne pas trop insister… » Il y a beaucoup de ça dans les familles. Et puis, déjà, quand tu vis des violences, ce n’est pas facile d’en parler. Ensuite, quand tu grandis et qu’on te dit : « Oui, mais tu sais, il ne faut pas trop en parler », ça devient encore plus compliqué. Ce livre m’a fait énormément de bien, et je pense qu’il a déclenché tout un processus chez moi. 

MdF : Un autoportrait ouvre le parcours. En quoi a-t-il valeur de manifeste malgré sa taille modeste ? 

NT : La photographie s’appelle Deadbeat Summer, littéralement « un été de merde ».

J’ai une pratique de l’autoportrait qui est assez personnelle, que je n’expose pas. J’ai besoin d’avoir des photos de moi, comme une sorte de mémorium personnel. Mais celle-ci, je l’ai prise à un moment très particulier, juste avant de rentrer à l’hôpital. J’étais entre deux espaces, parce que je ne pouvais plus vraiment vivre chez moi. C’était devenu trop compliqué pour moi de m’occuper de ma fille, qui était encore petite, et je craignais que ça lui fasse peur. J’étais chez une amie qui m’hébergeait, et c’est là que j’ai pris cet autoportrait.

Il est très différent de ce que je fais d’habitude. Je suis complètement décadré. Je suis comme mangé par la pellicule. Mes jambes, ce ne sont même pas vraiment mes jambes : c’est un décalage de la pellicule. On ne me voit pas en entier, on ne sait pas vraiment où je suis. 

Il y a vraiment cette idée de sortie du cadre. Je me sentais profondément comme ça à ce moment-là : j’étais décadré. Je trouvais donc important que ce soit cette photo qui ouvre l’exposition, parce que je n’ai pas l’habitude de parler de moi dans mes expositions. C’était aussi une manière de dire frontalement : « Là, c’est moi. » J’aimais aussi son format, qui est assez humble. C’est une photo simple, avec une lumière très simple. Et il y a quelque chose de très humain là-dedans. On entre par l’escalier et on peut même ne pas la remarquer. Et quand on sort de l’exposition, tout d’un coup elle devient très visible avec la lumière. Et là, on se dit : « En fait oui, je suis entré dans la tête de quelqu’un. Je viens de voir quelque chose qui était très intime. « J’étais là au début et je suis là à la fin aussi. Mon état, lui, n’a pas changé. »

 

Nanténé Traoré

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