ELEONORE FALSE – SŒUR DE JOUR / SŒUR DE NUIT

Par Maya Sachweh13 octobre 2026In Articles, 2026

 

Née en 1987 et diplômée des Beaux-Arts de Paris (2013) et de l’École Olivier-de- Serres en design textile (2008), Eléonore False déploie cette année toutes les facettes de son travail dans deux expositions complémentaires au CCC OD à Tours et aux Tanneries d’Amilly.

Collecter, découper et assembler sont les gestes essentiels de l’artiste, pour qui tout a commencé avec le collage, cette pratique chère aux dadaïstes et surréalistes. Pendant ses études aux Beaux-Arts, elle passait ses journées à la bibliothèque pour photocopier et scanner des pages de livres d’histoire de l’art de toutes les époques, de livres illustrés sur la faune et la flore ou encore le corps humain. Une autre source sont les magazines de mode, de travaux pratiques et de décoration. Elle a archivé tous les fragments découpés et assemblés de manière fortuite dans des pochettes plastiques qui constituent la base de données de sa création. Elle y puise le matériau pour ses collages sur papier aussi bien que pour ses installations et œuvres tridimensionnelles.

Ses photo-montages ne sont jamais le fruit du hasard, comme le serait un cadavre exquis, mais mûrement réfléchis pour trouver le juste équilibre entre naturel et artificiel, mise en évidence et camouflage, hybridation et symbiose. Ils ne sont pas politiques, comme ceux du dadaïste John Heartfield, mais plutôt poétiques, comme ceux de l’autre dadaïste, Hannah Höch. Eléonore False n’est pas un agent provocateur mais perturbateur : en fragmentant et recomposant des images hétérogènes elle déstabilise la perception pour l’ouvrir à de nouveaux champs de lecture. Il en va de même pour ses changements d’échelle et de support. Très vite elle a éprouvé le besoin de dépasser le cadre classique du collage ou photo-montage (même s’il fait toujours partie de sa pratique) pour donner aux images de nouvelles dimensions. Elle fait imprimer des fragments très agrandies sur des plaques et découpes de linoléum ou de métal, qui peuvent être exposées suspendues dans l’espace ou posées au sol comme des sculptures. Elle les transpose aussi en tapisserie et en céramique, car elle n’a pas oublié sa formation en design textile et elle ne fait pas de différence entre arts plastiques et arts appliqués. 

Ses affinités avec les arts décoratifs et l’artisanat se manifestent clairement dans sa double-exposition au CCC OD de Tours et aux Tanneries à Amilly, avec des titres spécifiques pour chaque lieu, inspirés d’un poème de l’autrice autrichienne Ingeborg Bachmann : Sœur de jour au CCC OD et Sœur de nuit aux Tanneries.

« Le mot sœur évoque le double, la gémellité et la dualité : j’ai voulu travailler dans ces deux expositions sur différentes notions tels que la ressemblance et la différence, le jour et la nuit, le normal et le bizarre, l’apaisant et l’angoissant, l’éveil et le rêve… » (Éléonore False). 

En allemand, on appelle sœurs les infirmières, héritage du temps où les hôpitaux dépendaient d’ordres religieux ou des églises catholiques et protestantes. Un double-sens qui n’est pas pour déplaire à l’artiste.

« Traduire sœur par soignante, infirmière, révèle la présence du soin. Toutefois, dans l’idée de soin il y a de manière sous-jacente une certaine violence qui m’intéresse et dépasse la notion de care auquel on pourrait associer le féminin. Cet aspect en négatif du soin est contenu également dans la pratique même du collage, notamment par la coupe et l’extraction. »

Pour la face diurne de Sœur de jour à Tours, Éléonore a conçu une installation dans le vaste espace de la galerie blanche du CCC OD avec, au sol, un grand tapis monochrome clair dont le relief rappelle les plateaux d’assemblage qui servent aux bijoutiers pour organiser le montage des perles d’un collier. Il sert d’écrin à plusieurs œuvres récentes : deux grandes tapisseries-collages suspendues dans l’espace permettant la lecture recto-verso et, disposés au sol, des objets géométriques en céramique (réalisés dans un four japonais anagama lors d’une résidence à la Borne), dont de grandes boules à la surface veloutée assemblées dans un bracelet démesuré. Derrière un rideau rouge-orange en courbe, le regard du visiteur est capté par l’immense œil sombre d’un collage imprimé sur une structure en métal. L’artiste invite le public à déambuler dans cet espace aéré avec ses références au corps, à la peau, à la parure et à l’ornement, à la sensualité et à l’intimité. L’exposition se poursuit dans les petites galeries adjacentes avec des ensembles thématiques de collages-papier : bestiaires et herbiers, vases décorés, corps et paysages…

Sœur de nuit aux Tanneries nous plonge dans une ambiance nocturne, propice aux rêves, voire aux cauchemars, au subconscient et à l’évocation de mondes imaginaires. 

« La nuit offre une place pour des débordements de l’imagination, des hallucinations, d’autres possibles. Nous sommes faits aussi de nos rêves : ils nous construisent, nous habitent et nous hantent. » (Éléonore False)

Ici aussi, l’artiste a conçu une installation textile : un grand rideau de tulle noir pailleté ondule à travers tout l’espace de la galerie haute des Tanneries, créant des passages et des « galeries » qui abritent les œuvres. Certaines ont migré depuis le CCC OD mais prennent une nouvelle dimension dans un contexte différent. D’autres sont nouvelles, comme les deux rideaux-patchwork faits de fragments de tissus et de vêtements de récupération (une autre version tridimensionnelle du collage). Tout comme l’ensemble de Tulipes, des abat-jours en verre en forme de corolle, typiques des intérieurs populaires et petit-bourgeois du XXe siècle, assemblés verticalement pour former des stèles évoquant des tiges de fleurs. L’artiste les « ranime » en les éclairant de l’intérieur. 

Le grand tapis de l’installation centrale au CCC OD a retrouvé une nouvelle fonction aux Tanneries, il y couvre les murs d’un espace clos, un peu à part, et sert de support à une série de fragments agrandis de visages imprimés sur linoléum (Album, 2021). Il s’agit de découpes des visages photographiés au milieu du XIXe siècle par le physiologiste Duchenne de Boulogne dans un but scientifique. Il voulait documenter les expressions d’émotions humaines en contractant les muscles du visage par des stimulations électriques et, partant de là, établir une typologie des caractères humains. Ses cobayes, privés de tout contrôle sur les expressions de leurs visages, apparaissent ainsi comme des êtres sans âme, le médecin-photographe les ayant déshumanisés. Paradoxalement, en découpant les visages, geste qu’on peut qualifier de violent, l’artiste leur rend leur singularité, leurs émotions et leur dignité. 

 

Du 17 octobre 2026 au 28 février 2027

Les Tanneries,  Amilly

Sœur de nuit


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