AKAA - CHANGEMENT DE FOCALE
La onzième édition de la foire AKAA dédiée à l’art contemporain du continent africain et de ses diasporas retrouve ses quartiers d’automne au Carreau du Temple et, à l’occasion du bicentenaire de la photographie, célèbre la photographie africaine qu’elle resitue dans un contexte historique mais aussi à travers toutes formes de développements sur différents médiums.
Pour le directeur artistique de la foire, Sitor Senghor, proposer une thématique c’est d’abord donner un prisme sensible, une clé de lecture invitant à une déambulation éclairée. L’on garde en mémoire le focus sur la céramique de l’édition 2025 et surtout l’exposition sur le thème « Maîtriser » proposant une sélection originale d’artistes qui rentreraient ainsi dans un Musée imaginaire.
Cette année, le regard se déplace vers la photographie, envisagée moins comme un médium isolé que comme un espace de mémoire, de récit et de réinvention. Des archives familiales aux mises en scène afro-futuristes, les artistes réunis par la foire explorent les possibilités d’une image capable de relier histoire intime et expérience collective. Ainsi se révèlent des héritages, des émotions, des projets nés sur le continent qui continuent d’inspirer ses descendants et participent de la reconquête d’un médium dont on sait le rôle joué pendant la colonisation dans un catalogage des espèces humaines.
Parmi les pionniers en Afrique de l’Ouest, Paul Kodjo, figure historique de la modernité ivoirienne, est à l’honneur après les Rencontres d’Arles. Ses clichés présentés par la galerie in camera sont d’une puissance étonnante par le cadrage, la vie qui s’en dégage ; ils constituent un témoignage unique sur la liberté d’une société ivoirienne postindépendance. Comment ne pas penser que ces scénarios de romans photo ont imprégné la forme de récit d’Omar Victor Diop présenté par la galerie Magnin-A ? On connaît le propos de l’artiste qui s’invite comme l’intrus sur d’anciennes photographies représentant le quotidien de familles blanches, rejouant sans pathos et avec humour le script d’une comédie américaine, Devine qui vient dîner ce soir.
Carole Kvasnevski présente deux artistes femmes dont l’une, Zanele Muholi, figure sud-africaine de la queer culture et du militantisme LGBTQ jouit d’une reconnaissance internationale forte (récentes expositions à la Biennale de Venise, à la Tate Modern à Londres et à la MEP à Paris). Dans un somptueux contraste noir et blanc, elle donne à ses autoportraits scénographiés un caractère de manifeste politique. A ses côtés, l’artiste d’origine camerounaise, établie à Amsterdam, Angèle Etoumbi Essamba propose un voyage poétique à travers les fils de la mémoire, recomposant avec un modèle noir contemporain une version de la Jeune fille à la perle de Vermeer. Par la réappropriation des codes de l’histoire de l’art occidental, la photographe interroge la place singulière de celle qui fait corps avec deux héritages, une double appartenance à une terre d’origine et un pays d’adoption.
Pour Dagmar Van Weeghel, présentée par la galerie This Is Not A White Cube de Lisbonne, il ne s’agit pas tant de sonder à l’infini la mémoire de la colonisation mais de la transcender dans une représentation plastique originale. L’artiste néerlandaise expose de troublants portraits superposant les visages noirs de proches sur des images d’archives comme si les fantômes du passé révélaient des présences tutélaires et une sororité à travers les âges. C’est une tout autre source qui nourrit l’imaginaire de l’artiste Delphine Diallo, présentée par Fisheye Gallery, connue pour sa création de reines et de déesses inspirées de figures ancestrales et mythologiques, souvent à l’aide de l’IA et en vidéo sur un mode afro-futuriste. Pour AKAA, l’artiste présente sa série Masks. Celle-ci met en lumière la magie originelle de ces objets rituels et les associe à des représentations de corps féminins dans une combinaison audacieuse mêlant quête des origines et nostalgie d’une puissance féminine.
Au centre de la foire se déploie l’installation monumentale de Gabriel Dia. L’artiste sénégalais établi à Paris a mis en place de grandes toiles imprimées reprenant sa série Mother’s heritage entre fiction et réécriture intime de sa propre histoire. Les silhouettes de jeunes hommes empruntant des vêtements féminins semblent disparaître dans le fond du cadre, évoquant ainsi avec pudeur la difficile construction d’une identité de genre dans un pays qui condamne l’homosexualité.
Si la photographie est au cœur de cette édition, il ne faudrait pas oublier la place importante des autres médiums. L’on se réjouit de retrouver des figures connues tels le béninois Dominique Zinkpè chez Vallois, l’ivoirien Ange Arthur Koua chez Olivier Waltman et l’on se prépare à des découvertes. Ce pourraient être les peintures visionnaires d’une figure historique de la scène caribéenne, Ernest Breleur chez Ceysson & Bénétière, les collages audacieux de la congolaise Rachel Malaika chez OpenArtExchange ou le dessin sur papier tressé d’ Hloniphani Noah Dialo Dube, l’un des artistes zimbabwéens présenté par la Loft3 Gallery de Harare.
Dans une époque qui privilégie la démesure de méga-foires internationales, AKAA continue de parier sur une vision à échelle humaine, qui permet, dans un espace fluide, avec un nombre resserré de galeries, d’établir un dialogue avec les œuvres, ou pour étendre la réflexion de Sitor Senghor à propos de la photographie, de nous rappeler un pouvoir précieux de l’art : « celui de nous faire voir autrement, ouvrant peut-être la possibilité de mieux comprendre les autres, et de mieux nous comprendre nous-mêmes ».
En rassemblant plus d’une trentaine de galeries majoritairement européennes ou africaines, parfois issues d’autres horizons (Mexique, Thaïlande) représentant une centaine d’artistes, AKAA offre un regard croisé sur la scène africaine contemporaine. Faut-il voir là un signe d’un changement de perspective sur la place de l’art contemporain africain dans un marché mondialisé ? Sur nos planisphères, une nouvelle projection respectant la taille réelle des continents remplace la projection historique Mercator, l’Afrique paraît désormais beaucoup plus grande. Dans nos représentations territoriales comme dans nos considérations artistiques, il suffit parfois de changer de focale.
AKAA
23-25 octobre 2026
Carreau du Temple
4 rue Eugène Spueller, Paris 3e

























