18e BIENNALE DE LYON - RÉENCHANTER LE RÉEL
La commissaire d’origine australienne Catherine Nichols, invitée par Isabelle Bertolotti en charge de sa dernière biennale, présente cet automne 119 artistes (dont 68% de femmes) de 42 nationalités (avec un focus sur l’Océanie) et s’étend sur huit sites. Tout d’abord inspirée par l’histoire et la géographie de la ville, elle convoque les idées de Robert Filliou et ses principes « d’économie poétique », une économie prenant aussi en considération créativité, générosité et amitié.
Le titre Passer d’un rêve à l’autre s’inspire du Livre des passages de Walter Benjamin mais aussi des traboules (passages discrets facilitant la circulation entre les rues) qui sont le point de départ de sa réflexion et incarnent pour elle une architecture-seuil du rêve. Avec une référence à son pays d’origine et « le temps du rêve », terme employé par le peuple aborigène pour définir la conception du monde.
Aux lieux emblématiques que sont Les Grandes Locos (haut lieu de l’industrie ferroviaire), le Musée d’art contemporain et l’Institut d’art contemporain (IAC) de Villeurbanne s’ajoutent cette année le Musée des Tissus, le Musée des Confluences et des lieux de passage comme le cloître du Musée des Beaux-Arts, le parking Saint Antoine ou les traboules. Ces lieux portent chacun une spécificité même si plusieurs préservent un espace convivial intitulé La Fête Permanente qui reprend l’idée de Robert Filliou de l’art participatif et relationnel.
Les Grandes Locos s’attachent à présenter des œuvres monumentales explorant le monde industriel, les matières, l’énergie, le travail et les flux. Le ton est donné avec l’œuvre de Selma Selman (Bosnie -Herzégovine) et son ballet mécanique dont les protagonistes sont des grappins de ferrailleurs donnant l’illusion d’un jardin industriel renaissant de ses cendres. Au-delà des montagnes de schiste rouge provenant des terrils en région stéphanoise de Lara Almarcegui (Espagne), scintille « la rivière d’argent » de Miguel Rothschild (Argentine) évocatrice des richesses qui ont alimenté la conquête espagnole, mais aussi les évènements dramatiques pendant la dictature politique ou encore la pollution actuelle. Akwasi Bediako Afrane (Ghana) propose aux visiteur.euses de pédaler afin d’animer son architecture futuriste construite avec les habitants d’Ecully à partir de composants électroniques issus du rebut. Quittons ce monde industriel grâce à raumlabor_berlin (Allemagne) pour pénétrer dans une grotte (allusion à la caverne platonicienne) constituée de blocs de papiers déchiquetés compressés ayant véhiculé idées et savoirs, afin de s’abandonner à la rêverie. Kaylene Whiskey (Australie) réinvente avec beaucoup d’humour le récit mythique aborigène des Sept sœurs et parcourt son « country » en associant cosmologie et culture pop dans une vidéo burlesque. Les relations entre art et économie sont abordées par Eva Barto (France) qui met l’accent sur les recherches de financement, nécessaires à la production d’un film. La visite se termine avec l’univers bureaucratique onirique de Mette Sterre (Pays-Bas) où chacun.e pourra se propulser sur des chaises à roulettes, au côté d’étranges créatures faites d’élastiques, afin de gagner la course dans un monde financier en crise.
L’exposition au macLYON se consacre à l’exploration de l’existentiel, les relations entre vivants et morts, entre terre et ciel, l’héritage et la notion de valeur. Germaine Kruip (Pays-Bas) illustre parfaitement le propos avec son Portail, évoquant le seuil comme lieu de passage et de transformation. Avec le « conte sans moral » de Pol Taburet (France), les récits d’un village sont confiés à un homme qui ne parle pas, un lieu où vivants et morts demeurent liés. L’installation de Birke Gorm (Allemagne) montre des corps confectionnés à partir de sacs de jute, pliant sous le poids des charges, dans une interrogation sur les circuits de production. Dans une allusion au contexte historique lyonnais, Archana Hande (Inde) tisse la lumière au travers d’une structure circulaire tournante, telle une lanterne magique constituée de cartes perforées Jacquard retraçant l’histoire de la production de textile. De nombreux artistes d’Océanie sont ici conviés, dont Jazz Money (Australie). Son poème se déroulant au sol — tel le serpent à l’origine des mythologies aborigènes — y parle de résilience de la nature face aux extractions minières. Dans ses peintures, Timo Hogan (Australie) évoque le récit ancestral dans sa représentation du lac salé dont il est maintenant le gardien après l’exploitation coloniale de la région. Maureen Lander (Nouvelle Zélande), à l’aide de son mural constitué de paniers tressés maoris réalisés en collaboration avec des tisserandes, montre que les relations se créent au-delà des liens du sang. S’inspirant de traditions occultes, Mikala Dwyer (Australie) invite les fantômes de l’industrie de la soie, humain.es comme non humain.es, à se rassembler.
Le Musée des Tissus et des Arts Décoratifs, hôtel particulier du XIXe siècle fermé depuis plusieurs années, réouvre temporairement dans le cadre de la Biennale avant les travaux de rénovation. Ce merveilleux écrin permet de traiter de la question du relationnel, comment vivre avec les autres, prendre soin, partager et aimer. Mercedes Azpilicueta (Argentine) invite les visiteurs-euses à interagir avec ses tapisseries colorées et costumes mis à disposition. Kokou-Ferdinand Makouvia (Togo) a conçu un vaste paysage où les murs sont tapissés de cartes d’un monde imaginaire lorsque des formes en argile, suspendues ou posées telles des corps en mutation, entrent en relation avec le visiteur. Florian Fouché (France) poursuit ses recherches sur la « vie assistée » avec un questionnement sur la dépendance et le soin. Lucia Kagramanyan (Arménie) nous berce dans ses hamacs brodés, tels des cocons protecteurs, nous incitant à écouter ses histoires familiales chantées et transmises de génération en génération.
À l’IAC de Villeurbanne, le programme Jeune Création Internationale présente 10 artistes de la scène émergente, pour partie en lien avec la région et pour partie issu.es de l’international. Haonan He (Chine) poursuit son enquête autour du pavot en réalisant des mandalas où se confondent spiritualité et économie de marché. Katariin Mudist (Estonie) témoigne avec humour d’une économie faite de récupération et d’adaptation avec son installation muséale de cale-portes de toutes sortes, collectés dans les institutions culturelles. L’artiste Yehwan Song (Corée) construit une fontaine avec des smartphones sur lesquels ruisselle l’eau et dresse un parallèle entre l’écoulement du liquide et le flux d’internet. Une manière poétique d’interroger notre visibilité sur le web qui dépend fortement de la langue dans laquelle on s’exprime.
Dans le parking souterrain LPA Saint Antoine Mikhail Karikis (Grèce) nous donne à écouter les voix d’anciens mineurs de charbon reproduisant vocalement les sons de la mine sur le site où ils travaillaient en Angleterre. Une œuvre qui puise dans la mémoire collective et les solidarités tissées. Enfin la déambulation se poursuit du jardin des Beaux-arts aux traboules où résonne le Chant des Canuts, que Susan Philipsz (Écosse) entrelace avec deux autres chansons dans une composition polyphonique reliant lieux et histoires et redonnant vie à des formes de travail disparues.
Au-delà de Lyon, c’est toute la région Auvergne-Rhône-Alpes qui prolonge cet évènement avec le programme « Résonance », et plus de 400 manifestations.
Fidèle à la pensée de Robert Filliou, pour qui « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », cette biennale nous invite à regarder autrement un monde fragilisé par les guerres les crises et les drames, et tisser des liens dans une tentative de réenchanter le réel.
Infos
Biennale de Lyon- Art contemporain
Passer d’un rêve à l’autre
Du 19 septembre au 13 décembre 2026

































