MALLORY LOWE MPOKA - COSMOLOGIE DES HÉRITIÈRES
MALLORY LOWE MPOKA – COSMOLOGIE DES HÉRITIÈRES
Artiste belgo-camerounaise née à Tiohtià:ke/Montréal, Mallory Lowe Mpoka associe dans des installations transdisciplinaires la photographie, le tissage et la broderie, la vidéo, le son, la sculpture, la céramique et le vivant. Son travail est exposé cette année pour la deuxième fois en France, aux Rencontres de la Photographie d’Arles, où elle a reçu le Prix Découverte Fondation Louis Roederer (Prix du Public) ainsi que le Prix de la Photo Madame Figaro.
Que signifie hériter ? De quoi hérite-t-on ? Que revient-il in fine à l’héritière ? Questions vertigineuses auxquelles Mallory Lowe Mpoka, désignée par sa grand-mère pour lui succéder en tant que matriarche de sa famille Bamiléké, répond avec force et subtilité dans chacune de ses pièces, qu’il est temps de ne pas subir mais de choisir comment faire vivre son héritage.
Fondés sur des archives familiales et historiques autour desquelles l’artiste brode – albums photos, documentation visuelle et orale découverte au fur et à mesure de ses explorations, au Cameroun particulier – les récits qu’elle compose sont aussi chargés de ses expériences du métissage : le sien entre trois continents et celui des pratiques artistiques. L’archive n’est pas seulement support de ses recherches mais matériau de la création, utilisée directement ou reconfigurée au gré des installations. L’artiste, évoquant la perte dans la transmission des photos de famille qui ne sont pas nécessairement conservées, conçoit sa pratique à partir de ces manques et creuse l’écart avec l’archive ainsi (ré)activée.
Des clichés de sa grand-mère sont intégrés à l’arrière-plan de ses autoportraits mis en scène, dans lesquels elle joue à la fois son propre rôle et bien d’autres. Car il ne s’agit pas seulement de dualité ou de duplicité, mais plutôt d’identités changeantes, rhizomiques, interprétées de façon grave et délicate, poétique et sans détour. Le travestissement relève bel et bien de la performance pour une artiste qui explore les territoires du métissage, du féminisme et du Queer, dont elle interroge constamment les ressorts dans son étude de la mémoire familiale et de l’histoire politique. Aussi note-t-elle le caractère particulier d’une photographie déguisée de son arrière-arrière-grand-mère belge à la suite d’un voyage en Algérie, prise en 1901 par la société des frères Lumière. L’ambiguïté l’intéresse en effet au plus haut point : dans les Processions de jeunes enfants endoctrinés par les missions chrétiennes pendant la colonisation, se confrontent l’espoir soulevé par l’indépendance du Cameroun et le rôle de l’institution religieuse dans les atrocités commises par l’État français.
Mallory Lowe Mpoka puise aussi à d’autres sources pour construire ses narrations, d’abord celle de l’Histoire de l’art en s’inscrivant dans la lignée des odalisques qui invitent à la médiation alanguie et à prendre le temps de la pose et de la réflexion sur le rôle passif auquel les peintres du XIXe assignaient les femmes : choisir l’autoportrait permet de défier l’objectivation du corps pour imposer son propre regard en tant que sujet reprenant le pouvoir sur la représentation de soi. Elle juxtapose par ailleurs deux scènes dans Trame de Mémoire, que l’on peut percevoir comme le positif et le négatif d’une même image. Enfin, le processus de travail est laissé visible à travers la conservation du déclencheur pneumatique ayant permis la réalisation de ces autoportraits de fiction, qui convoque aussi un pan de l’histoire de la photographie.
Le tissage modifie le grain de la photographie d’origine, qui n’est plus seulement image, mais se meut en objet. Tisser revient dès lors à fixer la photo par un procédé technique plus durable que l’impression, bien que d’une moindre netteté. Là réside peut-être justement la clé du fleurissement invoqué par l’artiste et la liberté du.de la spectateur.ice plongé.e dans ses récits de s’en saisir pour appréhender les notions d’identités plurielles et de migrations, les questions coloniales, dé-coloniales et post-coloniales.
Comme la terre ocre rappelant les hauts plateaux de l’Ouest camerounais trouble et enrichit les impressions sur textile de La Matriarche, le perlage, à l’emplacement méticuleusement choisi dans les tissages, floute et perturbe la définition déjà tramée de l’image photographique. Il confère une épaisseur, au sens propre comme figuré, au récit, son relief apportant une profondeur de champ et de pensée. L’artiste perle ses histoires intimes et collectives de ces interventions discrètes autant que majeures. Contrebalancée par la sobriété de l’ensemble, leur préciosité nécessite une observation aussi minutieuse que la broderie elle-même. Ainsi les gestes du faire comptent-ils : la répétition des mouvements d’aiguille guidant chaque perle dans le tissu ou ceux des poignets pour le tressage traditionnel des cheveux dans la série Trilogia, requièrent patience et longueur de temps, comme pour cultiver son jardin.
Tel l’atelier, le jardin est pour l’artiste un lieu familier où faire maison. Jardiner, c’est permettre de prendre racine, nourrir un environnement et son avenir, c’est attendre la floraison sans savoir ce qui germera, laisser une promesse en suspens, accepter de renoncer lorsque l’on partage un territoire avec le vivant, mais aussi avec celles et ceux qui observeront la pousse et en profiteront peut-être. De nouveau honorée, sa grand-mère Déborah donne son nom à un premier jardin syncrétique mêlant végétaux du Cameroun, du Sénégal et du Canada.
Cette installation, comme La Matriarche, est circulaire, le muret de briques d’argile ou la muraille de tissus étant à la fois clos à la manière des rondes méditatives et ouverts à la traversée du regard. Comme en témoigne le titre de son premier livre d’artiste paru en 2024, Architecture of the Self : What Lives Within Us, les pièces de Mallory Lowe Mpoka sont des architectures, ayant dès lors la double fonction d’abris et de révélation des différentes identités de leur autrice. Découpant le volume des lieux d’exposition, les œuvres y engendrent des ruptures, obturations et zones attirant l’attention.
Le court-métrage Celle qui Invoque, alliant danse et ondulations de végétaux, invite naturellement au mouvement, en écho au déplacement des points de vue d’un continent à l’autre. Nouant et dénouant les entrelacs de l’Histoire par cette circulation des images et des imaginaires, des sons et des senteurs, des corps et de l’esprit, l’artiste propose des espaces de partage universel.
Interrogeant les notions de frontière et de passage entre voix des ancêtres et présent de la création, entre géographies physiques et sensibles, violence et soin, domination et désir de dominer sa vie, Mallory Lowe Mpoka développe un travail à la portée émancipatrice, la mémoire y étant piquée au vif. L’archive, regardée avec la distance des savoirs diasporiques, fait ainsi apparaître la mémoire comme un avenir.
Postures. Photographie en studio
Musée des Beaux-arts du Canada – Ottawa
Du 11 déc. 2026 au 21 mars 2027
























