MARC BEMBEKOFF - LA GALERIE DE NOISY-LE-SEC
Aujourd’hui, les centres d’art, mais aussi d’autres structures, semblent menacés. Nous avons rencontré Marc Bembekoff, directeur de La Galerie à Noisy-le-Sec, pour faire avec lui le point sur le centre d’art qu’il pilote depuis 2019.
Françoise Docquiert : Vous êtes depuis sept ans à la direction de la Galerie. Comment construisez-vous votre programme et à quel rythme ? Quelles en sont les spécificités ?
Marc Bembekoff : La Galerie est un centre d’art contemporain labellisé d’intérêt national situé à Noisy-le-Sec en Seine-Saint-Denis. C’est une donnée essentielle pour comprendre la manière dont j’y construis ma programmation. Nous ne sommes pas au cœur de la capitale, et cet emplacement, loin d’être un handicap, est au fondement même de notre projet. La Galerie s’inscrit précisément dans ce territoire de banlieue pour affirmer qu’un centre d’art « périphérique » peut porter une programmation aussi exigeante, aussi internationale, que n’importe quelle institution parisienne. C’est à mon sens le cœur d’un service public : rendre la création contemporaine accessible là où elle n’est pas toujours attendue. Notre vocation est d’accompagner la création contemporaine. Concrètement, cela se traduit par un rythme de deux à trois expositions par an – monographiques ou collectives – auxquelles s’ajoute l’accueil d’un ou d’une artiste en résidence de création. Le lien avec le territoire, avec ce qui le constitue (son histoire, ses habitants, son tissu social…), est un axe structurant de la programmation. Il s’agit de penser chaque projet en dialogue avec ce contexte.
Cette ligne curatoriale se retrouve dans le choix des artistes invité·es : des figures de la scène émergente, comme Karim Kal, Carla Adra, Auriane Preud’homme ou Réda Boussella, aux côtés d’artistes déjà reconnu·es: Nengi Omuku, Jonathas de Andrade et aujourd’hui Haig Aivazian.
FD : Récemment, on a assisté à des restrictions drastiques, voire à des fermetures d’établissements. Le BBB centre d’art à Toulouse a été placé en liquidation judiciaire et le Grand Café de Saint-Nazaire a été fermé. Quelles sont vos sources de financement ? Avez-vous subi des coupes budgétaires récemment ?
MB : La particularité de La Galerie tient à son statut. Nous sommes un centre d’art en régie directe municipale, c’est-à-dire un service de la Ville de Noisy-le-Sec à part entière. La masse salariale, notre poste de dépenses le plus important, est portée par la Ville depuis la création du centre d’art en 1999.
Notre budget est composé exclusivement d’argent public. La Ville, qui a fait le choix d’une politique culturelle dense en est le socle, à laquelle s’ajoutent la DRAC / Ministère de la Culture (au titre du label CACIN), ainsi que le Département de la Seine-Saint-Denis et la Région Île-de-France.
Mais nous ne sommes pas à l’abri de contraintes budgétaires car les années à venir s’annoncent très inquiétantes…
FD : Adhérez-vous à l’idée qu’on assiste aujourd’hui à un détricotage progressif du maillage territorial des arts visuels ? Ou du moins que leurs objectifs de base — faire connaître la création contemporaine sur tout le territoire — soient balayés par des critères comme une proposition plus grand public afin d’augmenter le taux de fréquentation ?
MB : Oui, je crois que l’on assiste aujourd’hui à une forme de frilosité, voire d’animosité, envers l’art contemporain. Sous couvert de restrictions budgétaires, certains financeurs mènent parfois une bataille idéologique, populiste. Dans un pays aussi centralisé que la France, l’art contemporain reste associé, pour le grand public, à une image parisianiste. Je suis profondément persuadé qu’il existe un juste équilibre entre des formes accessibles et un discours artistique, esthétique, sociétal, exigeant. C’est précisément ce déplacement – rendre accessible sans renoncer à l’exigence – qui me semble être la véritable réponse à cette image élitiste, plutôt qu’un repli sur la seule logique de fréquentation. Trouver le bon angle, la bonne porte d’entrée, le projet qui touchera avec justesse les habitant·es et les publics, cela prend du temps.
Nous évoluons par ailleurs dans une société consumériste et capitaliste, et je suis assez en colère contre une couverture médiatique qui privilégie systématiquement les grandes fondations et institutions parisiennes, sans valoriser le travail de terrain.
FD : Continuez-vous, à travers des actions d’Éducation Artistique et Culturelle, à travailler étroitement avec les acteurs de l’éducation, des champs du social, du médico-social, de l’insertion, et est-ce pour vous une priorité ?
MB : Oui, nous travaillons étroitement avec ces acteurs, essentiels sur notre territoire. Nous avons mis en place à La Galerie un programme destiné aux 0-4 ans et à leurs parents, ce qui permet de toucher de nouvelles personnes qui s’installent dans la ville. Nous collaborons avec de nombreuses associations, avec l’idée que chacun·e, quel que soit son parcours de vie, puisse être clairement en contact avec l’art, les artistes et la création. Je vois ça comme une forme « d’empowerment », de valorisation de ces personnes à travers l’art contemporain, sans a priori à leur égard.
Nous organisons d’ailleurs une fois par an une exposition de restitution intitulée Épatez La Galerie !, une manière de leur renvoyer la balle, en présentant de façon très professionnelle, dans un accrochage sensible, les productions réalisées au cours de la saison.
Il est essentiel, pour un centre d’art, de créer ce lien avec son contexte et ses publics de proximité. Même si, encore une fois, il s’agit là d’un travail de long terme.
Exposition You May Own the Lanterns, but We Have the Light de Haig Aivazian
En déployant une pratique à la croisée de l’image en mouvement, de la sculpture, de l’installation, du dessin et de la performance, Haig Aivazian (né en 1980, vit et travaille à Beyrouth) explore les manières dont les rapports de pouvoir s’infiltrent subrepticement dans notre quotidien et affectent à la fois les corps, les objets, les paysages et l’architecture. À Noisy-le-Sec, l’artiste présente les trois épisodes de sa mini-série animée intitulée You May Own the Lanterns, but We Have the Light [Vous possédez peut-être les lanternes, mais la lumière nous appartient]. L’exposition fait dialoguer ses films avec l’architecture singulière de l’ancienne villa, en transformant ses salles en un parcours immersif oscillant entre lumière et obscurité, avec un jeu de couleurs et des transitions musicales.
INFOS
La Galerie – Centre d’art contemporain
1 rue Jean Jaurès, Noisy-le-Sec
You May Own the Lanterns, but We Have the Light
jusqu’au 12 décembre 2026
























