L’art sous influence au Château de La Roche-Guyon

Par Anthony Ong7 octobre 2026In Articles, 2026

 

Le Château de La Roche-Guyon (Val-d’Oise) invite artistes et designers à investir l’ensemble de ses espaces, des salons au donjon, et à s’inspirer de son architecture, mobilier et histoire séculaire. Fantômes et bruits de couloirs côtoient rampants et forces cosmiques. Une immersion frissonnante qui soulève néanmoins une question : quelle liberté offre ou quelle limite impose le in situ ?

L’escalier d’honneur : faire corps avec le château

Boutures minérales de l’Atelier Baptiste & Jaïna est une ode au potager-fruitier du château, aménagé au siècle des Lumières. À l’entrée, six sièges en grès, aux teintes terracotta, crème, ébène, semblables à des assises de tracteur, nous accueillent et rappellent la terre, la semence, les récoltes. Deux grandes sculptures de fruits à pépins trônent sur les corbeaux. Et dans les alcôves se nichent deux colonnes monumentales figurant des fruits en céramique et verre soufflé. Sur le poteau de l’escalier d’honneur, une immense corbeille de fruits. L’ensemble s’immisce parfaitement dans les interstices du château, dans la symétrie et l’abondance. L’entrée inspire la volupté. Un régal.

Mais se dégage aussi une force cosmique indéniable, portée par les formes rondes et universelles des sculptures. Tout semble être offrande, plaisir, générosité, aux dieux comme aux humains. Ces volumes aux évocations célestes, extraterrestres – des planétariums ou fruits génétiquement modifiés sur Mars – invitent à lever les yeux, voir grand, gros et loin. Le tout conduit d’ailleurs à un mystérieux vitrail du XIXe siècle, des armoiries, en haut des escaliers, où la fée Mélusine (une femme-serpent) et deux hommes sauvages sont représentés. Si la scène renvoie à l’histoire de la famille de La Rochefoucauld, propriétaire historique du lieu, elle évoque aussi une origine mythique du monde.

La salle à manger : festin en apparence

Nous voilà en appétit. La proposition Menus plaisirs de Camille Chastang étourdit par son trop-plein d’objets. Au milieu de ce salon déjà richement décoré – fauteuils et murs tapissés, plafonds à caissons, lambris sculptés, lustre doré – s’ajoute en effet la table de l’artiste, envahie de limaces, serpents, coquilles, bougeoirs sculptés, auxquels se joignent rubans, verres colorés, colliers fleuris, fausses bougies. Sans compter le chandelier et les assiettes d’apparat exposées sur le vaisselier en bois. C’est le grand déballage. Un festin sans eau ni pain. Toute l’ambiguïté du titre est là.

Cette profusion décorative est inhérente à la pratique de l’artiste. Mais dans ce contexte, le regard se perd entre le décor originel, opulent, et la proposition, prolixe. Femmage !, autre œuvre de l’artiste, un papier peint recouvrant la totalité de l’antichambre, sature aussi la vision. Plus circonscrite, elle aurait permis à l’espace de mieux manifester sa présence. 

Ses interventions dans les autres salons convainquent davantage. Dans la salle de billard, ses dessins floraux éclatent par leur vitalité, tout comme ses sublimes céramiques dans le cabinet chinois, qui vibrent par leur mystère et pouvoir d’évocation. On devine la démarche : raviver l’esprit du château. Et ce sont les scénographies, finalement les plus minimales, celles qui laissent respirer l’espace, qui touchent le plus.

Les salons : les voix du château

Le ventre gargouille et les oreilles se tendent dans le Grand Salon et la bibliothèque. Par la magie de l’œuvre sonore Échos de l’Atelier Blip Bloop, ce qui est figé devient mouvement et sensation. Des entités invisibles circulent. Des pas résonnent. Les poutres grincent. Les tapisseries de la Manufacture des Gobelins s’animent. Sous un faux ciel peint, l’orage gronde. Derrière les livres, le vent siffle. C’est tout le décor qui se transforme en un extraordinaire paysage vivant. Une illusion produite par les sons. On se croirait dans Les Orientales de Victor Hugo, le spirite. L’auteur a séjourné au château, comme Lamartine, tous deux grands romantiques.

L’œuvre invite à écouter attentivement le château et ses alentours, à partir des vibrations, grincements, craquements, enregistrés et retravaillés en atelier. Ces sons, agencés comme une partition, parfois abstraits, souvent évocateurs, font apparaître le château sous un jour nouveau, plus intime et organique. Le château respire. Son cœur bat. Et notre souffle s’y joint.

L’orangerie et le donjon : les bêtes et la mécanique

Aux spectres répondent les bêtes incarnées et envahissantes de Yoshikazu Goulven Le Maître. Dans l’orangerie troglodyte, espace sombre et inquiétant, un dragon de métal colossal sommeille, la gueule ouverte. Dans les trois cavités, cochon, kraken et chien attendent les ordres. Dehors, un lézard géant et une tortue d’argent sèchent au soleil. L’artiste compose ses animaux à partir d’objets de récupération, alternant couture et métallurgie. Mais si la proposition Fauna Fabulosa ravive avec énergie et une esthétique saisissante les légendes et images qui entourent le lieu, elle choisit avant tout de les mettre en scène et de les faire revivre sous un autre aspect, plutôt que de les questionner.

Cet aspect enfantin – plaire et instruire – se retrouve dans les dispositifs interactifs imaginés par l’Agence GG, installés au-dessus du vieux théâtre et dans le donjon. Jeu de scène et Mystère médiéval sollicitent le public par le jeu et les sens et permettent d’explorer le fonctionnement du théâtre de société au XVIIIe siècle et les coutumes médiévales. Alors que le premier rappelle un théâtre de marionnettes, immersif, précieux et délicat, le second fait penser à une cabane en bois dans une aire de jeux, attrayante et accessible.

Certes, les œuvres présentées plongent le public dans une atmosphère mystérieuse à partir de fragments – sonores, historiques ou matériels. Mais cette immersion pose une question : comment faire dialoguer l’œuvre et le lieu sans que l’un ne prenne le dessus sur l’autre ? Les propositions les plus réussies en fin de compte sont celles qui, sans dominer ou s’effacer devant le château, parviennent à nous le faire regarder et vivre autrement.

 

INFOS:

La vie de Château

Jusqu’au 1er novembre 2026

Château de La Roche-Guyon


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