DARIUS DOLATYARI DOLATDOUST - HABITER LA DISTANCE

 

Entre l’Iran qu’il ne peut rejoindre et la France où il est né, Darius Dolatyari Dolatdoust construit son travail à partir d’une histoire familiale marquée par l’exil. Récits, archives, rencontres et silences deviennent les matériaux d’une recherche sur ce qui se transmet d’une génération à l’autre. De Daddy’s Temple à Le Silence de Maryam (Partie I), l’artiste emprunte les chemins détournés d’une histoire dont certains fragments restent hors d’atteinte.

Il y a d’abord un voyage qui ne peut pas avoir lieu. Né en France, Darius Dolatyari Dolatdoust ne peut se rendre en Iran en raison du service militaire obligatoire auquel il serait soumis. De ce pays auquel il est lié, il ne possède aucune expérience directe. Il en hérite par les récits, les images, les archives et les souvenirs familiaux. Cette impossibilité devient un point de départ : comment construire une relation à un pays auquel on n’a pas accès ?

Cette question traverse son travail et trouve un prolongement au sein de deux installations : Daddy’s Temple, présentée à l’Institut des Cultures d’Islam, et Le Silence de Maryam (Partie I), à l’Abbaye de Maubuisson. Après avoir travaillé sur l’exil de son père, l’artiste s’intéresse aux femmes de sa famille et à des récits plus difficiles à recueillir, marqués par la prudence, les silences et l’autocensure.

Son père quitte l’Iran après la révolution islamique de 1979 et reconstruit sa vie en France. Avec l’exil vient une forme de déplacement : peu à peu, cette nouvelle vie s’accompagne d’une distance avec la langue, la culture et les racines laissées derrière lui. Le travail de Darius ne cherche pas tant à retrouver une origine qu’à comprendre ce qui s’est déplacé d’une génération à l’autre, ce qui s’est perdu, mais aussi ce qui demeure.

Lorsque le voyage vers l’Iran devient impossible, le musée apparaît comme une alternative où l’artiste peut rencontrer matériellement une partie de cet héritage. Il réalise notamment des dessins à partir des collections d’antiquités perses du musée du Louvre. Ces œuvres dialoguent avec une culture visuelle européenne étudiée en histoire de l’art et découverte plus tard, directement en Grèce et en Italie. Giotto constitue à ce titre un point de départ dans la construction plastique de ses pièces.

Dans Daddy’s Temple, cette circulation entre les cultures prend une forme très concrète. Des architectures découpées dans le bois, structurées par des arches, évoquent à la fois le passage, le seuil et l’abri. Le souvenir des fresques italiennes entre en résonance avec le feutre, les pigments et les compositions de l’artiste. Des perspectives étranges ou stylisées, des formes architecturales et des fragments de motifs se déplacent ainsi d’un contexte à l’autre.

Les matières comme les archives se découpent, se superposent et s’assemblent, quittant leur statut de documents pour devenir des éléments de l’œuvre. Les photographies et archives de son père sont transformés en pièces textile, assemblées en patchworks, tandis que les peintures à l’acrylique et les architectures découpées dans le bois prolongent cette réflexion. Le feutre de laine et les matériaux utilisés par l’artiste conservent une dimension domestique et tactile : plutôt que de reconstituer les absences, ils permettent aux souvenirs et aux traces de prendre d’autres formes comme autant de présences discrètes. Un témoignage sonore évoque encore l’enfance de son père en Iran, son exil et son intégration en France ajoutant une dimension intime à l’œuvre. 

Cette histoire se poursuit aujourd’hui au Canada. L’artiste se rend seul à Toronto pour rencontrer une partie de sa famille qu’il n’avait jamais directement connue. Son oncle et ses cousins y vivent depuis 2000. Sa tante les a rejoints environ quatre ans plus tôt avec sa fille, dans le contexte du mouvement féministe et antirégime « Femme, Vie, Liberté ». Les petits-enfants, aujourd’hui âgés de 28 et 26 ans, étaient eux-mêmes arrivés quelques années auparavant grâce à un sponsor qui avait pris en charge leurs démarches de visa. À travers ces trajectoires se dessine une famille dispersée, où chaque génération entretient un rapport différent à l’Iran, à l’exil et à la transmission.

Le Silence de Maryam (partie I), présenté à l’Abbaye de Maubuisson, se concentre sur l’une de ces femmes, Nosrat, et constitue le premier chapitre d’un projet qui se poursuivra autour de deux autres figures de la famille. Depuis plusieurs décennies, ces femmes vivent sous les contraintes du régime iranien. Leurs récits sont difficiles à recueillir ; certains épisodes restent tus, certains échanges passent par des détours, d’autres ne peuvent simplement pas avoir lieu. Lorsque Darius cherche à entrer en contact avec elles, il reçoit de sa tante une phrase qui déplace le projet : « J’espère que tu réaliseras tes rêves sans nous. » Le rêve dont elle parle est pourtant simple : celui de les rencontrer. L’impossibilité de cette rencontre devient alors une donnée essentielle du travail.

Dans cette installation, l’artiste ne cherche pas à combler les silences. Il travaille à partir de fragments, de traces, de mots interrompus et de récits indirects. Les dessins et les formes empruntent encore à l’univers de Giotto : certains détails de ses fresques prennent figure et corps de la vie de Nosrat. Les mots deviennent des tapisseries, cet héritage devient le point de départ de costumes qu’il est possible de porter autant qu’ils nous portent, et les installations prennent vie au fil de performances changeant mémoire en autofiction. 

Entre les deux propos, le voyage devient ainsi une manière de travailler. Lorsque l’accès direct au territoire est impossible, Darius Dolatyari Dolatdoust emprunte d’autres chemins : les musées, les livres, les archives, les témoignages puis la famille. Son expérience personnelle n’est pas une fin en soi. Elle sert de point de départ pour faire apparaître des trajectoires plus larges, celles de l’exil, de la migration, de la transmission et des appartenances.

 

From Rasht 

17 octobre 2026 – 07 février 2027

Institut des Cultures d’Islam

56 rue Stephenson, Paris 18e

Cosmofania, les métamorphoses du sacré

11 octobre 2026 – 21 février 2027

Abbaye de Maubuisson, Saint-Ouen l’Aumône


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