MONOPÔLE – UN LIEU EN MOUVEMENT
Cet espace artistique indépendant ouvert en 2021 par l’association Pôle Technique, a été fondé par des étudiant·es de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, et est né du besoin de poursuivre sa pratique après l’école. Les responsabilités et les savoir-faire circulent entre les dix résident·es, selon une organisation horizontale.
Cette dynamique dépasse l’atelier. Expositions, invitations, groupes de recherche, pratiques d’écriture ou somatiques, temps d’écoute et rencontres avec des publics multiplient les usages du lieu. Les cycles d’écoute avec le collectif Blossom, les recherches autour de la rumeur, les ateliers avec Culture pour tous ou la Kermesse de rentrée font de monopôle une infrastructure où l’on travaille, écoute, transmet et échange.
Agathe Chevallier part du corps et de ces gestes minuscules qui précèdent l’action : frapper avant d’entrer, retenir sa respiration, tenir une pièce dans la paume. Ces « pré-mouvements » deviennent des rituels d’attention. Dans ses performances, des scripts de projection mentale invitent un groupe à faire apparaître, par la voix et l’imagination, des phénomènes abstraits. Les récits recueillis deviennent les traces d’une enquête collective sur ce que les corps enregistrent.
Cette attention au geste se retrouve chez Flora Gosset-Erard, mais le corps y rencontre le dessin. Celui-ci quitte la feuille pour investir l’espace et s’activer par le mouvement, parfois collectivement. Sa pratique du sport nourrit cette attention à la répétition et à l’apprentissage. Ateliers, performances, voyages à vélo ou interventions publiques déplacent le dessin vers l’action. Les formes deviennent des états provisoires, susceptibles d’apparaître ou de disparaître.
Du geste à sa représentation, cette question se déplace avec Raphaëlle Detheve vers les images produites et consommées sur les réseaux sociaux. Elle s’intéresse à un bonheur devenu protocole : poses, paysages, mantras et injonctions lifestyle composent un imaginaire standardisé de la spontanéité. À ces images répondent ses propres photographies, souvent prises hors-champ. Accumulation, transfert et dégradation font apparaître l’écart entre expérience et mise en scène. Des fragments de smartphones complètent parfois ces paysages défaillants.
Ce qui se joue dans les images peut aussi se déplacer vers les récits et les manières de les recueillir. Émilie Launay s’intéresse à l’écoute des récits de violence, à l’empathie et au traumatisme vicariant. Recherches, listes, cartes mentales et analogies donnent naissance à des textes, sculptures, objets éditoriaux, installations ou vidéos. Entretiens et ateliers menés avec des travailleur·euses sociaux deviennent des situations de recherche où l’écoute fait circuler les savoirs entre art et pratiques sociales.
Margot Garlenc déplace cette attention aux comportements et aux relations vers l’architecture. Ses installations détournent barrières, garde-corps, issues de secours ou bureaux pour créer des espaces familiers et pourtant étranges. La circulation y est souvent contrainte. Une structure réalisée avec Fanette Lambey reprend des figures du dressage équestre. Ses textes prolongent cette réflexion autour de la peur, de la transmission et des rapports de force.
Les contraintes exercées par les espaces trouvent chez Garance Deprez une traduction matérielle. Ses sculptures s’étendent, s’accrochent ou se suspendent dans l’espace. Céramique, cuir, silicone, vinyle et matières synthétiques composent des formes hybrides évoquant le corps sans le représenter. Soumises à la tension et à la déformation, elles portent des réparations visibles comme des cicatrices. Cette vulnérabilité rejoint une réflexion sur la domination, entre protection et contrainte, intimité et violence.
La question du cadre revient chez Floraine Sintès, à l’échelle de l’exposition. Ses interventions, installations, objets-script et protocoles prennent les espaces d’exposition à rebours. Elle en déplace les codes et les rôles, brouillant les positions entre artiste, public et professionnel·les. Ses œuvres rendent visibles les relations et rapports de pouvoir qui structurent les lieux de l’art.
Après les corps, les comportements et les espaces, Laetitia Isaac ramène l’attention vers les objets et matières de notre environnement quotidien. Sa pratique interroge l’hyperconsommation et l’écologie. Matériaux synthétiques et éléments organiques, objets familiers et formes étranges se rencontrent dans des compositions qui évoquent un nid, un refuge ou une prison. Par reprises et transformations, l’artiste maintient ouverte la contradiction entre désir de préserver et habitudes de destruction.
La circulation des choses est aussi celle des signes, des images et des récits. Romain Guillo travaille avec des formes pré-existantes, à travers le graphisme, la typographie, l’édition et le commissariat. Il collecte images, signes, objets et fragments de micro-histoires pour les déplacer et les recomposer. Ses installations brouillent les frontières entre archive et fiction. Construire une exposition, une revue ou une identité graphique revient ainsi à organiser la circulation des formes et des récits.
Cette circulation conduit finalement aux conditions mêmes de l’exposition. Curatrice, chercheuse et enseignante en histoire de l’art et design, Iris Munos développe une approche nourrie par les cultural studies, la sociologie de l’art et les études de genre. Ses projets interrogent les rapports de pouvoir et les récits qui structurent les espaces culturels, en envisageant l’exposition comme un espace de circulation critique et d’émancipation collective. Son commissariat de Que (nous) reste-t-il ?, en résonance avec la Biennale de Lyon en 2024, réunissait plusieurs médiums autour de ce qui demeure dans un monde instable.
À monopôle, la création est en ébullition. Le travail des résident·es côtoie les expositions, les concerts, les entretiens, les ateliers et les invitations. Les projets se succèdent, se croisent, parfois s’entremêlent. C’est cette activité continue qui fait vivre le lieu : un atelier où l’on travaille, cherche et expérimente, mais aussi un lieu où l’on accueille, échange, montre et écoute. Les pratiques peuvent ainsi se développer côte à côte, tout en laissant place à ce qui peut émerger de leur rencontre.
INFOS
Jusqu’au 13 novembre 2026
Love Exposure, Yasmine Louali
Garance Deprez et Raphaëlle Detheve à partir du 3 décembre 2026
We are not ugly, we are just poor ,
Monopôle, 4 boulevard des Canuts, Lyon
























