Les éditions Exposé-e-s ont 5 ans

 

Entretien de Marie Gayet avec les deux artistes fondateurs Alex Chevalier et Guillaume Perez.

 

Discussion croisée autour de la table où sont posées les cartes postales de la revue POST à côté des exemplaires de LIBRARY, des images et des papiers à manipuler, retourner, consulter, des mots à lire… 

 « Tout éditeur fait les livres qu’il voudrait voir, c’est aussi simple que ça ! »  

Les éditions Exposé-e-s ont 5 ans, un âge de maturité, pas encore l’âge de raison… pas sûr de toute façon que les deux artistes fondateurs Alex Chevalier et Guillaume Perez visent à la raison, tant le projet Exposé-e-s, « support éditorial et curatorial » sort des cadres et rebat les cartes de l’édition d’art. 

Créées en 2017, les éditions Exposé-e-s, présentées comme « un projet d’artistes pour des artistes », regroupent à ce jour deux collections. La première, POST, est une revue qui se présente sous la forme de cartes postales, créées sur invitation faite à des artistes, disponible uniquement sur abonnement. À raison d’une carte postale par trimestre et d’un hors-série annuel, c’est à ce jour plus d’une vingtaine de propositions (de cartes postales) qui ont été adressées à leurs destinataires et sont arrivées directement dans leurs boîtes aux lettres, envoyées par le moyen postal.

LiBRARY, la deuxième publication, voit le jour fin 2019, là encore un projet particulier, sous la forme d’une édition de 48 pages en noir et blanc « sur le travail d’un artiste mais sans le montrer directement ». Qu’est-ce qu’on y voit ? Ce qui fait l’univers de l’artiste, des objets, des notes, etc. mais aucune pièce de son travail à proprement parlé et pas de nom sur la couverture.

Aussi bien avec POST qu’avec LIBRARY, les deux artistes éditeurs assument une démarche curatoriale et défendent le caractère atypique, voire ambigu de leurs objets éditoriaux. Entre mail art et revue, entre édition d’art, livre d’artiste ou monographie sur le travail de l’artiste, POST et LIBRARY sont inclassables et incarnent les singularités et les enjeux de l’édition d’art alternative.

 

 

Marie Gayet : Alex Chevalier et Guillaume Perez, vous êtes tous les deux artistes avec une pratique personnelle. Qu’est-ce qui vous a amenés à vous rapprocher et à travailler en binôme pour Exposé-e-s ?  

 

Alex Chevalier : Nous nous sommes rencontrés auparavant lors d’une résidence 3x3x3 (trois artistes, sur trois lieux et d’une durée de trois mois). Très rapidement, dans ces temps de travail en commun, il y a eu des discussions entre Guillaume et moi sur des projets autour de l’édition qui nous ont donné envie de prolonger les réflexions que l’on menait alors. À la suite de la résidence nous avons sollicité l’URDLA*, pour y faire une nouvelle résidence ensemble. Le directeur Cyrille Noirjean nous a proposé en parallèle de notre exposition d’être les rédacteurs en chef de la publication Ça presse, qui était au départ leur bulletin d’association devenu avec le temps une publication accompagnant les expositions.

 

Guillaume Perez : Nous avions déjà chacun des pratiques de l’édition mais de façon très différente. Alex avait une pratique liée à l’histoire de l’édition d’artistes, avec une connaissance plus étoffée que moi de toute cette histoire. J’avais un projet d’édition qui était moins connecté à tout ce bagage, c’était un projet de poster. Même si on en a discuté, il n’y avait pas encore l’intention de monter un projet ensemble. C’est avec la carte blanche à l’URDLA que commence notre collaboration sur un format d’édition. Quelles étaient nos attentes avec ce type de support, qu’est-ce que l’on voulait faire, quel contenu éditorial, de quel genre ?  Cette réflexion s’est concrétisée avec le Ça Presse où l’on est intervenu plutôt comme des curateurs.

 

 

MG : Il annonce le ton de votre collaboration ! URDLA, sur cette publication, s’inscrit comme UTOPIE RAISONNÉE POUR LES DROITS DE LA LIBERTÉ EN ART et d’autres artistes que vous figurent dans les pages. Pourtant, vous ouvrez Exposé-e-s, non pas avec un catalogue, mais avec une revue de cartes postales, au nom très approprié de POST !

 

AC :  On avait déjà l’habitude de s’envoyer des cartes postales, dans une pratique d’échange, pour se montrer des images, des choses que l’on voyait, ou même par mail. À l’URDLA, en parallèle de la publication du Ça presse, nous avons aussi travaillé sur le carton d’invitation, qui a été envoyé directement, sans enveloppe. On peut dire que l’objet postal s’est imposé pour Exposé-e-s parce qu’il faisait déjà partie de nos pratiques respectives et qu’on avait envie d’aller plus loin. Dans l’édition d’artiste, la carte postale a toute une histoire.

 

GP : C’est un format qui nous plaît, léger, qui travaille sur le recto comme sur le verso. L’idée d’inviter des artistes à créer des cartes postales pour la revue est venue naturellement.

 

 

MG : Alors précisément, comment se fait le choix des cartes postales ? Et la commande aux artistes ? 

 

GP : Nous commençons par établir chacun de notre côté une liste de noms que nous mettons ensuite en commun. On contacte un grand nombre d’artistes et selon les réponses, on construit les saisons, on essaie de penser des enchaînements, même si ça reste très instinctif. Une carte postale peut être réservée pour un envoi ultérieur.

 

AC : Il faut dire avant tout que ce sont des artistes dont on aime le travail ! Ce qui nous intéresse, c’est aussi de solliciter des personnes qui n’ont pas forcément de pratique éditoriale, même si cela arrive, d’abord pour être surpris nous-mêmes par leur proposition – ce qui est très souvent le cas – mais aussi pour les obliger à investir ce support pour ce qu’il est, une carte postale adressée à une personne, une correspondance.

 

 

MG : En quoi cet aspect est-il important ? 

 

GP : Contrairement au poster ou à l’affiche, la carte postale est de l’ordre du privé, elle établit un lien d’une personne à une autre. Nous encourageons les artistes à réfléchir dans ce sens. Par exemple Guillaume Leblon et ses propositions sur le corps. Cela fait forcément écho à celui ou celle qui reçoit la carte postale. Lorsque Samuel François, qui prend énormément de photos lors de ses voyages, nous a proposé une photo de voyage ancienne, c’était pour lui une envie d’inscrire la carte postale dans une proposition plus contextuelle, de la rejouer dans un autre temps.

 

AC : La carte postale est un extrait du travail d’un-e artiste mais n’est pas que ça… Le principe de POST se fait dans l’abonnement, c’est un acte décidé. On s’est rendu compte avec le temps qu’il y a un vrai désir et une attente de la part des personnes qui s’abonnent et vont recevoir la carte postale au fil des mois. Cela crée un rapport intime, bien plus qu’on ne l’imaginait. Ça devient un objet quasi-exclusif.

 

 

MG : Revue et carte postale, n’est-ce pas un concept antinomique ?

 

AC : Dans l’histoire de l’édition d’artiste, ce n’est pas si rare ! POST est une publication périodique, régulière, sous un format différent, léger, qui se renouvelle tous les trois mois. Elle est répertoriée, a un numéro ISBN, est déposée à la BNF ; tout le travail du dépôt légal est fait. Y sont indiquées les mentions obligatoires d’édition, colophon, inscription du numéro et informations sur le travail proposé.

 

 

MG : Au verso, il y a l’adresse, un texte parfois. Est-ce que c’est l’artiste qui envoie la carte, appose sa signature ? 

 

GP : L’ensemble de la carte recto verso nous est donné par l’artiste. C’est nous qui nous occupons de l’envoi. L’adresse est écrite à la main. C’est une œuvre et c’est aussi une carte postale. Il peut y avoir une ambiguïté sur la nature du texte qui devient aussi un titre.

 

 

MG : Avec LIBRARY, le deuxième projet des éditions Exposé-e-s créé en 2019, vous semblez vous rapprocher de ce que l’on entend généralement de l’édition d’artiste ou d’une monographie. Ouvrage relié, des visuels, quelques textes, le noir et blanc, pas de titre ! Même si on sent un parti-pris très formel dans l’ensemble des propositions, aucun « livre » ne se ressemble.

 

GP : Nous voulions pour un deuxième projet d’Exposé-e-s un support qui ne soit pas la continuité de POST, qui soit même presque son contraire, plutôt une invitation à présenter une pratique, même si le mot est un peu galvaudé, plus qu’un travail, ou alors une façon de travailler. Une manière pour les artistes de rendre explicites des choses qui sont des nourritures de leur pratique personnelle, qu’elles soient de l’ordre du geste, du contexte, de travail d’atelier.

 

AC: C’est un peu comme voir les coulisses de l’atelier, les matériaux, la discographie, les livres, les objets, les à-côtés, tout ce qui nourrit le travail. Il y a vraiment cette intention de montrer un travail sans jamais le voir de façon directe. Cela implique un cadre plus rigide, moins libre que pour POST, un cahier des charges, que l’on indique à l’artiste.

 

GP : Certains projets n’ont pas abouti d’ailleurs, car les propositions étaient trop proches du travail et cherchaient à creuser ou à approfondir l’appréhension du travail, ça ne marchait pas ; un LIBRARY est le résultat de discussions et d’échanges longs avec les artistes, ça peut prendre un an.

 

AC : Dire « édition monographique » a du sens car c’est véritablement un travail propre à chaque artiste. Le LIBRARY imaginé et réalisé par Estèla Alliaud par exemple est proche de ce que l’on pourrait voir comme une édition d’artiste, elle en a porté toute la proposition.

 

GP : Après, est-ce qu’Estèla le revendique comme une œuvre, c’est à elle d’en décider. Nous concernant, ce n’est pas présenté comme tel.

 

 

Un projet à quatre mains, où chacun apporte des choses très différentes. 

 

MG : À ce propos, vous présentez les éditions Exposé-e-s comme un projet éditorial et curatorial, et un projet d’artistes pour les artistes. Artiste, curateur, éditeur, comment ces trois pratiques se rencontrent-elles pour vous ? 

 

AC : On revendique complètement les trois en même temps, pour nous cela fait partie du process dans son intégralité. Si on n’était pas artiste, on ne ferait sûrement pas les mêmes types de projets. C’est important d’être dans un espace de collaboration et d’échange, de partage aussi.

 

GP : Nous avons un rapport assez fluide à ces questions. On ne se met pas à la place des artistes avec lesquels on travaille mais peut-être que moi en tant qu’artiste j’aurais envie de travailler de cette manière-là. J’aurais envie d’avoir ce type de possibilités. Cela ne veut pas dire que je me pense comme artiste pour Exposé-e-s, ni que c’est une œuvre.

 

AC : J’ai un rapport différent sur cette question-là… Je mène d’autres projets éditoriaux en parallèle de ceux des éditions Exposé-e-s et ces questions sont totalement intégrées à ma pratique artistique. La question éditoriale est au cœur de mon travail et n’est pas dissociée.

 

 

MG : Vous parlez « d’espace » de collaboration, la structure d’édition s’appelle Exposé-e-s, vous faites vos lancements dans des lieux d’art. Est-ce que l’édition est pour vous un espace de monstration ? POST et LIBRARY peuvent-elles être considérées comme des expositions sur papier ?  

 

GP : Il y a avec ce terme Exposé-e-s une forme de démonstration ou d’affirmation de positionnement par rapport à l’édition d’art en général dont nous sommes assez critiques.  Nous ne sommes pas forcément contre mais à côté, en parallèle à d’autres supports.

 

AC : Comme une sorte de statement, une position, une posture, qu’on adopte ou que nous voulons défendre.

 

GP : Exposer quelque chose, exposer un propos. Une des spécificités d’Exposé-e-s c’est de ne pas être dans une forme figée, mais d’avoir une forme de simplicité et d’échange avec les artistes avec lesquels on travaille. POST et LIBRARY sont des productions artistiques en même temps qu’ils sont des objets de monstration édités. Cette notion de l’imprimé est forte. POST, c’est une revue mais ça peut aussi devenir une collection, ou une exposition par épisode.

 

 

MG :  Vous éditez les cartes postales et les hors-série de POST en 100 exemplaires, 80 pour LIBRARY, vos prix sont très abordables 5€ pour LIBRARY, 12€ pour l’abonnement annuel de POST, est-ce une volonté de votre part de rester dans une production et une économie modeste ?  

 

AC: Cela a toujours été dans notre intention d’avoir la possibilité d’éditer des objets imprimés à moindre coût, de ne pas entrer dans une économie trop lourde, quitte à ce que cela nous mette parfois en danger, puisque chaque projet s’autofinance. Il nous faut un certain nombre d’abonné-e-s pour nous permettre de financer chaque saison. Pour LIBRARY, nous restons aussi dans une production artisanale, presque maison. C’est un choix et pour l’instant cela nous convient.

 

GP : Le choix de l’abonnement est venu car on voulait avoir une vraie liberté. Par rapport à nos objets, ça nous paraissait plus pertinent, plus judicieux. S’inscrire dans une histoire de la souscription, c’est un modèle qui reste efficace, même s’il est fragile. On compte sur l’envie, le désir et l’attente de recevoir quelque chose, comme Alex le disait tout à l’heure. La programmation n’est jamais communiquée à l’avance, lorsque l’on s’abonne à Post, on s’abonne par envie. On instaure un rapport de confiance avec les abonnées…

 

AC : C’est un public volontaire qui se choisit ! Certains abonnent des ami-e-s, d’autres font des cadeaux avec POST. Les abonné-e-s postent des photos sur les réseaux sociaux. Pour les parutions de LIBRARY, nous faisons un lancement physiquement dans un lieu, Genève, Lyon, Paris. Le dernier était à la galerie Florence Loewy.

 

 

MG : On peut dire qu’Exposé-e-s se diffusent même sans vous !

 

AC : C’est sans doute la force (amicale) de notre réseau et l’effet de surprise ; l’idée de club ou de cercle Exposé-e-s ne nous déplaît pas. Je crois que les abonné-e-s sont comme nous, ils trouvent avec les éditions Exposé-e-s des publications qui n’existaient pas et dont ils-elles avaient envie.

 

 

MG : Les éditions Exposé-e-s fête leurs cinq ans, cela coïncide avec la 5ème saison de POST et la sortie de deux LIBRARY, celui de Hippolyte Hentgen et celui de Sylvain Croci-Torti. Quel bilan tire-vous de ces cinq années ? Avez-vous envie de créer une autre publication, de changer de modèle économique ? 

 

AC : Il y a sûrement des projets qui vont sortir. Mais pour l’instant nous avons encore des choses à développer avec ces deux formats. Pour POST, du fait du format, la création va assez vite, mais pour LIBRARY, le délai de préparation est bien plus long. Le rapport avec l’artiste y est primordial. Par ailleurs, nous n’excluons pas non plus de faire des objets autonomes.

 

GP : Aujourd’hui, nous avons à assurer la sortie de la saison 5 de POST après le hors-série de cet été, et ensuite nous espérons multiplier les rencontres, les événements pour les lancements. Continuer à échanger, à partager, réfléchir sur les modes et les modèles d’édition en art.

 

AC : LIBRARY et POST sont présentes dans quelques collections, le FRAC PACA et le Centre Des Livres d’Artistes, par exemple, sont abonnés depuis le début ; ces soutiens nous donnent envie de collaborer avec des institutions, de participer à des salons d’éditions, de poursuivre les dialogues avec des personnes qui réfléchissent à l’édition mais qui ne sont pas éditeurs ou éditrices eux-mêmes, comme par exemple Marie Boivent, Aurélie Noury, et Jérôme Dupeyrat dont une partie de la thèse portait sur « l’objet éditorial comme espace d’exposition ».  C’est toute cette histoire et ces réflexions qui nous intéressent et se mettent en œuvre avec Exposé-e-s.

 

*URDLA : centre international estampe & livre est une structure associative, sise à Villeurbanne, dédiée à l’estampe originale et au livre.

 

Marie Boivent, Maître de Conférences à l’Université Rennes 2 Haute Bretagne, Membre de l’Équipe d’accueil « Pratiques et Théories de l’Art Contemporain » (PTAC)

Aurélie Noury, coordinatrice du cabinet du livre d’artiste, Bibliothèque de l’Université de Rennes 2

Jérôme Dupeyrat, historien d’art, Thèse : Les livres d’artistes entre pratiques alternatives à l’exposition et pratiques d’exposition alternatives.

https://www.expose-e-s.com