François Dufeil

Par Alexia Pierre29 septembre 2022In 2022, Revue #29, Articles

 

 

Né en 1987 à Rennes, diplômé de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris en 2017. Il vit et travaille à Paris.

Retentit le bruit sourd émis par une cuve de vigneron. Les attentions convergent, les ouïes se tendent, les corps naturellement se rassemblent aux premières notes du curieux concert que nous livrent CU2+ (2022) et Vases d’Expansions (2021) de François Dufeil. Presque holistiques, des résonances semblables à celles d’un xylophone s’échappent de bouteilles de plongée, bonbonnes de gaz, et extincteurs multicolores, occupent l’espace. Les sculptures activables se réinventent en instruments. L’artiste recherche la perméabilité entre musique et art. À travers une expérience sonore liant le public, avoisinant la méditation, l’on peut presque entrevoir une forme « d’écoute profonde »[1] fédérant unisson et convivialité. L’exposition devient vivante, tant que tambourine le percussionniste. Comme lors de la première expérimentation avec Cloches sous Pression(2019), cette œuvre ne se réalise pleinement que lorsque Charles Dubois se saisit des baguettes.

Pour Dufeil, chacune de ses « sculptures-outils » possède un potentiel s’activant par la collaboration performative. Prétextes aux situations de rencontre, pour révéler leurs usages incongrus mais utiles, elles s’accompagnent d’invitations faites à différents praticiens. Ainsi, Eva Nielsen actionne le Presse à poussières(2021) pour créer de nouvelles sérigraphies tandis que Alice Nikolaeva ou Victor Alarçon grimpent sur un siège haut perché pour un tour de Poterie Centripète (2021-22). Faire commun, à travers ces actions, génère de véritables moments de cohésion tout de même agrémentés de surprises inopinées. L’instant de partage est d’autant plus précieux quand la performance s’arrête brusquement, la surprise dans l’assemblée se répand : la poterie s’est cassée. L’imprévu. L’imparfait. La dysfonction. Une pointe d’ironie dans la démarche mimétique de l’artiste, refusant toute rentabilité industrielle pour mieux jouir du déploiement de l’effort artisanal.

Cette sauvegarde de savoir-faire rares et anciens qu’il recycle dans ses inventions, il l’emprunte au cours de sa formation polyvalente aux Compagnons du Devoir. Il en retient cette mise en commun, cette façon de travailler en communauté. Il rejoint en 2015 le collectif du Wonder, privilégiant la multiplicité des échanges, la circularité des ressources. Cette dernière s’opère également dans le choix de ses matériaux à plusieurs vies. « Remâcher des rebuts industriels » et les associer aux éléments naturels – l’eau des batteries, le feu d’une fonderie, ou encore une Station Solaire à Vapeur (2020) – c’est aussi apprivoiser une certaine relationnalité naturelle à travers les objets. C’est innover vers « l’homéotechnologie ».[2] C’est proposer une autre manière de façonner nos habitats partagés.

[1] Référence au concept de « Deep Listening », inventé par la compositrice Pauline Oliveros

[2] Concept emprunté à Peter Sloterdijk. Référencé dans Nicolas Bourriaud, Inclusions : Esthétique du capitalocène (Paris : Presses Universitaires de France Humensis, 2021)