Tino Sehgal

Par Dominique Chauchat20 octobre 2016In Articles, 2016, Revue #14

Comment parler de Tino Seghal ? Comment évoquer le travail d’un artiste sans en rien montrer, comme il nous l’impose ?

Ni image, ni texte. Pas de vernissage. Ni cartel, ni communiqué de presse. Le souvenir seul du spectateur pour témoigner.

D’origine indienne, né en Grande-Bretagne en 1976, Tino Seghal vit à Berlin. Il est passé de la danse (art majeur en Inde) aux arts plastiques, après avoir étudié l’économie politique.

Il y a deux moments dans l’oeuvre de cet artiste : une période sous l’égide de la danse-performance (« Kiss » ou « Sans titre (2000) » – sorte de retrospective de l’histoire de la danse du XXè sc, montrée au Centre chorégraphique de Rennes, ou à la Ménagerie de Verre) ; puis ce qu’il appelle des « situations construites ». Des expériences qui bousculent nos sens, nos perceptions, nos certitudes.

Tino Sehgal nous donne à vivre des situations dans lesquelles on entre et dont on sort librement, à son rythme, mais qui créent une énergie collective. Dans un lieu vide, des « interprètes » nous abordent, nous posent des questions. Loin du bavardage, on retrouve le sens et l’art de la conversation.

Les oeuvres en elles-mêmes sont virtuelles, dématérialisées. « L’immatériel est mon arme contre la surabondance des biens ». Les « interprètes » et les visiteurs l’incarnent, lui donnent chair et consistance, de façon toujours renouvelée et différente. Un art essentiellement vivant, riche de la diversité humaine. Un art qui nous pose des questions essentielles, existentielles.

L’oeuvre n’existe que si le visiteur en fait l’expérience.

Elle appartient au visiteur, qui n’a plus rien d’un « regardeur », et qui, au sens propre, « fait le tableau », puisqu’il mène la proposition dans le sens qu’il lui donne.

Le visiteur, déstabilisé dans une situation toute nouvelle, s’interroge sur sa place dans ce dispositif inédit.

Avec Tino Sehgal, tout est redéfini : la création, la diffusion, l’exposition, la médiation, la vente même de l’oeuvre (qui ne se fait qu’oralement, en présence d’un homme de loi-témoin et basée sur la confiance).

C’est la définition même de ce qu’est une oeuvre d’art qui est en cause ici : aucun objet, rien de matériel. L’humain, seul.

Nous sommes réduits aux mots, au langage. Notre travail de passeurs prend tout à coup une autre dimension. Il faudra donner à voir, à imaginer, à penser grâce à la seule écriture. Et vous, lecteurs, devrez faire cet effort sans vous appuyer, pour une fois, sur l’illustration.

 

Par Dominique Chauchat


Infos :

Palais de Tokyo

13 avenue du Président Wilson, Paris 16è

du 12 octobre au 18 décembre 2016