Tandis que le fleuve s’écoule

Par Marie Gayet26 mai 2021In 2021, Revue #26, Articles

 

L‘exposition Les portants de Natalia Jaime-Cortez au Prieuré Saint-Cosme en Touraine était prévue au printemps 2020. Elle faisait suite à une résidence de l‘artiste dans ce site où vécut le poète Pierre de Ronsard. Un an plus tard, dans le cadre de la manifestation « Habiter le lieu », sous le commissariat  d‘Anne-Laure Chamboissier, l’artiste retrouve le lieu et propose un parcours in situ entre matérialité du papier, couleur, lumière et fluidité.

 

Natalia, vous investissez au Prieuré Saint-Cosme une partie des lieux, le réfectoire, le bureau de Ronsard, la bibliothèque. Se glisse-t-on facilement dans un lieu de patrimoine chargé d’histoire ?

Pendant ma résidence, j’ai cherché à accueillir toute la diversité de ce site sans m’attacher à quelque chose de particulier. J’ai été marquée par l’architecture du lieu, la relation très forte au jardin et par la présence de la Loire. Ce qui m’importe c’est d’entretenir une conversation ténue avec ces éléments présents, tout en essayant d’amener le visiteur hors de ce patrimoine justement. Afin de créer des ouvertures, dépasser l’histoire, amener de « l’ailleurs ».

Cette année, vous avez décidé de suspendre vos papiers au lieu de les installer sur des portants, comme initialement prévu. Est-ce pour travailler sur un aspect plus sculptural ?

En effet, il ne s’agit plus tout à fait de portants au sens concret de l’objet mobile que j’avais imaginé. Les papiers sont suspendus, déposés, assemblés sur des tiges ou des structures de métal venant construire un espace et une circulation dans l’imposante architecture de pierre de tuffeau. Leur couleur agit comme une ponctuation, un rythme, elle se déplie, ouvre des espaces, des fenêtres. J’ai toujours appréhendé mon travail du côté de la sculpture, et certainement que cette installation en affirme sa dimension. Ici, je joue aussi avec l’échelle.  La série des Butinages est faite de tous petits morceaux déchirés et assemblés tandis que pour d’autres pièces j’aime l’épaisseur texturée et « bouffante » d’un très grand papier (70 m2) fait de plis et de replis.  Enfin la lumière des vitraux a toute son importance, elle modèle l’installation au fil des mois, révélant tel ou tel morceau de couleur dans la transparence du papier.

Vous présentez une vidéo où l’on vous voit tremper du papier dans le Mékong et une photo prise sur les bords de l’Euphrate lors d’un voyage en Syrie avant la guerre. Quel rapport au fleuve entretenez-vous ?

Mékong (2016) marque un point de rencontre entre ma pratique picturale et celle de la performance. Ce geste de tremper un papier plié, comme ceux que je trempais dans l’encre et les pigments, dans un fleuve m’a beaucoup marquée. J’ai eu envie que ce geste entre en résonance avec la Loire. L’Euphrate, quant à lui, permet de créer une boucle avec le lieu. Enfouie dans du plâtre fait avec de l’eau des marais salants de Guérande, la photo est présentée en extérieur auprès des statues de Cosme et Damien, les deux frères médecins venus de Syrie. Le sel ne permet pas le séchage du plâtre. L’œuvre va cristalliser, suinter, se détériorer tout au long des quatre mois de l’exposition. Quelque chose du prieuré va s’inscrire en cette pièce.

Le 20 mars, jour du printemps, vous avez trempé un papier dans la Seine. Ce même papier, vous allez le faire tremper à nouveau dans la Loire le 20 juin, lors d’une performance publique. Pourquoi refaire ce geste ?

Je crois que les fleuves sont des lieux qui font appel. Ce mouvement de l’eau éveille des récits et des liens. Un papier qui boit l’eau d’un fleuve convoque « l’ailleurs » géographique de façon invisible dans un principe de porosité. Le contexte sanitaire actuel, l’impossibilité concrète et généralisée de circuler librement m’ont donné envie de reprendre ce geste de trempage. J’ai le projet de faire circuler, par voie postale, plusieurs papiers pliés à travers le monde pour que des artistes puissent les immerger à leur tour.  C’est une façon de créer une communauté autour d’un geste simple proche d’un rituel, que chacun peut habiter à sa façon.

Est-ce que cette résidence et cette exposition ont changé quelque chose dans votre pratique ?

J’ai mis de côté mes surfaces crayeuses et pigmentées pour revenir à la fluidité de l’encre. Travailler la liquidité de la couleur et sa transparence. Faire un monde de flaques et d’évaporation plutôt que de grains pulvérulents et de minéraux. Revenir à l’eau, qui recouvre 72% la surface de la Terre, « à perte de vue la platitude fabuleuse et soyeuse et du delta* ». La Loire a finalement infusé de bien des façons.

 

*Citation de L’amant, Marguerite Duras, et titre d’une pièce sonore, 2020.


INFOS

Natalia Jaime-Cortez, Les portants
Jusqu'au 19 septembre 2021
Performances les dimanches 20 juin et 19 septembre

Prieuré Saint-Cosme - Demeure de Ronsard
Rue Ronsard, La Riche (37)

https://www.prieure-ronsard.fr