Rouge, couleur de l’engagement

Par Marie Gayet16 juillet 2019In Articles, Expositions, 2019

Cet été, au Château La Dominique à Saint-Emilion, le rouge est – aussi –  la couleur de l’engagement. Après une première édition l’année dernière très remarquée (Le rouge des villes et des forêts),  la nouvelle  proposition du commissaire d’exposition Guillaume de Sardes prolonge la réflexion autour de la place du rouge dans l’art. Elle regarde du côté du l’engagement politique, à prendre dans le sens plus large de tout ce qui touche la « polis », c’est à dire la vie de la cité.  Avec un choix pertinent de pièces, certaines prêtées par le CAPC de Bordeaux, le FRAC Aquitaine et la Fondation Cartier,  l’exposition présente quatorze artistes internationaux, de générations et univers différents et réunit divers médiums : photo, vidéo, peinture, dessin, collage, sculpture et installation. Dans des rapprochements stylistique parfois audacieux ! Ainsi la vidéo NADA de Mounir Fatmi, tourmente de visions inspirée des Désastres de la guerre de F. Goya,  côtoie-t-elle  un dessin « d’histoire » de Robert Combas. Les deux oeuvres ont en commun la guerre, fait politique corollaire de l’engagement, où l’on peut payer de sa vie, tout comme les révoltes ouvrières.  Bien qu’elle soit en noir et blanc, il ne fait aucun doute que la tache qui se répand autour du corps de l‘homme à terre dans la photo Ouvrier en grève assassiné (1934) de Manuel Alvarez Bravo est d’un rouge sang de mort.

Tragique le rouge mais aussi tellement plein de vie et de passion.   « Je donne mon adhésion à tout ce qui foudroie le ciel ». Dans la vidéo de Danielle Arbid en ouverture de l’exposition, cette déclaration, entre deux démonstrations de hip hop,  sonne comme une profession de foi à la puissance de l’intensité. Prise de liberté, plaisir de se dépasser, qu’elle est ardente l’énergie de ces adolescents engagés pleinement dans la danse !  D’ailleurs, en Chine, ne souhaite-t-on pas aux jeunes mariés « une vie rouge et flamboyante » , en raison d’un symbolisme qui associe le rouge au feu et à la vitalité ? Les photos de Thierry Jadot devant la Cité interdite, dont les murs sont entièrement peints en rouge, rappellent combien cette couleur fait partie du paysage politique de ce pays.

Politique l’est aussi le Panneau de vote de Jean-Pierre Raynaud, une oeuvre de 1972, qui annonce avec une rigueur formelle la démarche conceptuelle de l’artiste. A ses côtés, la sculpture installation de Jan Vercruysse pourrait évoquer le « trône » du vainqueur si la structure ne mettait pas plutôt en avant le vide et la vacuité d’une telle position.

Car le rouge n’évite pas l’esquive, voire la dissolution. Sous la forme d’une allégorie, Oriane Castel narre la transformation progressive d’un organe sociétal, en l’occurrence un monochrome rouge, opérée de l’intérieur par des dissidents (des pigments plus clairs). L’œuvre est ténue et il faut prendre le temps de l’écouter. A contrario, plus physique est l’installation La liberté guidant la laine de Jérémy Gobé au centre de l’exposition. Dans le sillage du tableau de Delacroix, elle évoque elle aussi les luttes ouvrières des manufactures de Jacquard et il semble que les grandes laines rouges et blanches tendues se soulèvent sous l’effet de baïonnettes ou de fusils, et portent haut la clameur. Convulsion, oppression, violence de l’engagement politique et économique, c’est ce que dénonce avec ironie la pièce de Mike Bouchet, sorte de baignoire en carton complétement déstructurée, aux parois intérieures recouvertes d’un rouge profond.. Saluons dans l’exposition la présence de cet artiste, trop rarement représenté, qui développe au travers de son travail une réflexion sur l’économie du travail ainsi que sur le pouvoir. Autant dans le fond que dans la forme,  impeccablement posée devant une cuve, ce Jacuzzi pour Robert Mugane est  une œuvre forte.

D’un engagement qui affirme une identité, les collages « culturistes » de Martial (un ancien boulanger devenu artiste qui souhaite « remodeler son corps en pièce montée, comme une pâtisserie »)  et les photos radicales d’Andres Serrano montrent que la question du corps est au cœur du rouge, où sexe, désir et morts sont liés. De même, les grands tirages de Daïdo Moriyama, dont un au rouge vif et sensuel  prolongent une série de diptyques « féministes » de Judy Chicago, illustrant des versets tirés du Cantique des Cantiques. Le parcours se termine sur le rideau rouge de Heimo Zobering, occultant une partie de la grande baie vitrée ouvrant sur l’extérieur des vignes et du ciel. La juxtaposition du tissu et du paysage prend la forme d’une composition abstraite, en  grand format, aux nuances vibrantes dans la lumière.

De l’énergie brûlante de la danse de début à la mise en scène contemplative finale, Rouge couleur de l’engagement décline, de manière subtile, l’ambivalence de cette couleur à la grande force symbolique et qui, décidément, ne rentre pas dans le rang.

Après l’exposition, il ne faut pas louper de monter à la terrasse panoramique du cuvier imaginé par Jean Nouvel, une réussite architecturale réalisée en 2012 qui joue elle aussi avec la couleur et l’environnement. De là-haut, dans une perspective rasante et minérale, la vue sur le paysage miroite de mille éclats, rouges évidemment !

 

Par Marie Gayet


Infos :

Rouge, couleur de l’engagement  Jusqu’au 25 août 2019

Château La Dominique 33330 Saint-Emilion      

www.chateau-ladominique.com/fr/rouge-lexpo