POLLEN - Récit de collection au Capc
Comment, face à des problématiques écologiques urgentes, l’art garde-t-il la capacité à décentrer nos regards et repenser notre rapport au vivant ? Telle est l’un des défis que pose cette nouvelle lecture de la collection par Cédric Fauq, commissaire en chef du Capc de Bordeaux. L’œuvre de Wolfgang Laib, Pollen de noisetier, constituée d’éléments naturels et instables qui donne le titre de cet opus, est l’élément déclencheur de ce récit de collection, le musée devenant un biotope en soi. Impliquant un rapport de perception de la nature entre extractivisme, toxicité, circulation de la matière et contemplation plus apaisée, les œuvres rassemblées donnent à voir de nombreuses acquisitions récentes. L’accrochage favorise une pollinisation des œuvres.
Marie de la Fresnaye : Après « Amour Systémique » qui traitait de la logique de la grille et de l’enfermement, « Pollen » interroge notre rapport au vivant : quelle a été la genèse de votre réflexion ?
Cédric Fauq : À l’occasion de ces différentes lectures de la collection, nous avons avec Sandra Patron, interrogé le musée comme l’un de ces systèmes. Avec Pollen, il était intéressant de voir comment étaient conservées, fossilisées certaines œuvres qui étaient composées d’éléments naturels ou instables dont l’une d’entre elle qui m’a interpellé particulièrement : Pollen de noisetier (1992) de l’artiste allemand Wolfgang Laib, dont la couleur avait changé depuis son acquisition. À partir de là, cette question sur le musée comme réceptacle du vivant a fait jour dans le cadre d’une réflexion plus large et assez logique.
MdF : En quoi cette thématique largement d’actualité, peut-elle trouver une résonance singulière avec l’art ?
CF : Cela fait écho en effet à une forme d’urgence mais ce qui est intéressant avec l’art est de pointer qu’il est encore possible de changer nos perceptions sur la nature pour la considérer non pas comme une ressource mais dans une logique de coexistence. A partir de différents types de narration, certaines œuvres se penchent sur ce rapport extractiviste, avec notamment la vidéo de Louis L. Henderson autour des composants issus de minerais en Afrique et présents dans nos téléphones alors que d’autres nous invitent à regarder les paysages et éléments de la nature de façon plus contemplative et apaisée comme avec Joan Mitchell et Oscar Murillo. Un va et vient entre l’art et la perception des choses qui s’en trouve transformée.
MdF : Quels ont été vos critères de sélection des œuvres ?
CF : Des œuvres se sont imposées très rapidement à partir du Pollen de noisetier ; contenant des matériaux naturels comme le sable de Kapwani Kiwanga, les déchets de plastique de Samara Scott ou les fleurs en décomposition de Jessie Darling dont l’installation a été montrée au Petit Palais à l’occasion d’Art Basel, un don récent au Capc.
D’autres œuvres représentent plus littéralement des fleurs selon un désir assumé, que ce soit avec Chiara Camoni et cette forme de carrelage au sol dans lequel sont insérées des fleurs réelles ou dans la vidéo de Julien Creuzet, Crossroads. D’autres évocations peuvent être plus abstraites, avec l’œuvre d’Olivier Mosset intitulée Rosebud, titre polysémique très évocateur. Ce pan poétique du projet est contrebalancé par un autre plus dur et politique qui concerne les sols et l’extraction. L’une de nos belles découvertes est la vidéo de Tony Oursler, Toxic Detox sur le scandale du pesticide chlordécone, utilisé dans les plantations de bananes des Caraïbes jusqu’en 1993.
MdF : En ce qui concerne l’organisation du parcours, comment est favorisée une pollinisation des œuvres entre elles ?
CF : Autour d’un paysage ponctué de sortes de structures, de cabanes proposant l’expérience de la vidéo (Hicham Berrada, Rosa Barba, Nina Beier, Tony Oursler et Naufus Ramírez-Figueroa), la narration démarre avec la pièce au sol de Chiara Camoni et le plafonnier d’Olivia Erlanguer aux ailes de papillon, placé au-dessus des bocaux qui contiennent le pollen de Wolfgang Laib. La première partie du parcours est d’ordre poétique et au fur et à mesure l’on évolue vers quelque chose de l’ordre du dystopique autour des questions de l’extraction avec les pièces de Rosa Barba, Kapwani Kiwanga, Ottobong Nkanga et Louis L. Henderson. On termine avec un ensemble d’œuvres qui font écho à l’océan et au passé des Entrepôts Lainé avec Oscar Murillo, Julien Creuzet et Lubaina Himid.
MdF : D’autres artistes sont invités à entrer en correspondance, comment cela va-t-il se traduire ?
CF : Je me suis concentré sur les artistes qui n’avaient pas été montrés au Capc ou très brièvement, en dialogue avec le reste de l’accrochage afin de mettre en avant les diversités de la collection et sur un temps long. On les appelle les agents pollinisateurs.
On commence avec Emma Reyes, artiste autodidacte, originaire de Colombie, qui a vécu à Bordeaux et dont le destin est fascinant. Montrée lors de la dernière Biennale de Venise, elle représente des visages humains qui se fondent à une végétation luxuriante et des portraits de fleurs et de fruits, proches du réalisme magique. Nous proposerons ensuite l’artiste Kinke Kooi, présente dans l’exposition-fiction « Le Club du Poisson-Lune » à mon arrivée. Également Faith Wilding, évoquée au Capc par le biais de Judith Chicago en tant que collaboratrice historique. Et enfin, Ben Thorpe Brown, montré dans le cadre du programme Satellite.
MdF : Vous êtes également à l’origine de « l’Académie des Mutantes », festival de performances hybride, quels en sont les objectifs ?
CF : Ce titre évoque l’Université des mutants initiée sur l’île de Gorée par Léopold Sédar Senghor au début des années 1980 mais aussi X-Men ! J’ai regardé d’autres formats de festivals et notamment Arika à Glasgow pour réfléchir à la place que l’on peut donner à la performance et au-delà comment échanger et faire circuler la pensée dans un musée. Le festival offre un programme hybride alliant des performances à une programmation discursive élaborée en collaboration avec la revue de la dissidence sexuelle Trou Noir et à des ateliers. Inédit, le format Nouveaux Mutantes donne la place à de jeunes diplômés, suite à un appel à projet lancé fin 2024.
Infos pratiques
Pollen – Récit de collection
Du 28 mars 2025 au 31 janvier 2027
Académie des Mutantes, 3e édition
du 13 au 18 mai 2025
Capc, Musée d’art contemporain de Bordeaux
7, rue Ferrere, Bordeaux