MAXIMILIEN PELLET : L’ABSTRACTION SAUVE

 

Les figurations géométriques que décline l’art multiforme de Maximilien Pellet, ses dessins, peintures, panneaux de céramiques et faïences collées sur bois, fresques, installations, respirent la sérénité des choses suspendues hors du temps : hors de notre temps surtout, époque tourmentée par l’avènement d’un monde de plus en plus inhospitalier pour l’espèce humaine.

 

Cette actualité-là, Maximilien Pellet ne l’ignore pourtant pas. Mais ce qui le distingue d’autres artistes de sa génération, c’est le remède qu’il trouve pour conjurer par l’art cette terror mundi qui nous tourmente : un géométrisme rassérénant, qui ne s’inspire pas seulement des mouvements artistiques modernes, avec, par exemple, des pièces rappelant le Cubisme (Le Couple et les losanges) ou les stylisations de la Figuration libre (Personnage à tête rouge), mais aussi de l’art des premières civilisations et des bourgades du Néolithique, comme ses panneaux de céramique (Lunes, Le Sorcier, La Reine), ses peintures sur papier (Masques), ou ses carnets de dessins illustrant, entre autres, des taureaux androcéphales mésopotamiens. Car, à deux reprises avant nous- au siècle dernier et au début de son histoire- l’humanité a connu une aussi grande détresse devant le monde que la nôtre et elle a eu recours au géométrisme pour l’affronter et la dissiper.

 

C’est dans son livre Abstraktion und Einfühlung (1907) que le philosophe allemand Wilhelm Worringer, témoin des débuts de la crise morale profonde ayant accablé la première moitié du XXe siècle, prophétise un retour en force de la tendance à l’abstraction dans l’art, en affirmant sa puissante vertu curative pour ce genre de situations. Et il s’appuie sur l’exemple de la Haute-Antiquité pour le démontrer. Pendant ces longs millénaires, elle aurait conduit les artistes à réagir à la terrible angoisse devant le monde, éprouvée par les citoyens déracinés des premières villes, en construisant de grands et plus petits ouvrages, inscriptibles dans des formes géométriques élémentaires, à l’époque jugées surnaturelles, divines et protectrices.

 

Enchâsser dès lors dans un monde tumultueux de telles formes (triangles, carrés, cercles, ellipses, pyramides, cubes, parallélépipèdes, cylindres, ainsi que toutes les autres figures « régulières », aux propriétés invariables, devint l’objectif du géométrisme ancien. Une démarche reposant sur la croyance qu’en se retranchant à l’intérieur de ces formes (comme les pharaons dans leurs tombeaux pyramidaux), on échappait aux tourbillons dévastateurs du monde naturel. Sans doute les artistes d’alors se ressourçaient-ils dans leurs visions nocturnes du ciel : dans la contemplation des cercles apparemment si parfaits décrits par les astres et des lignes, si droites, parcourues par les météorites qui déchiraient le ciel. Mais ces figures ne leur apparaissaient pas naturelles, car à cette haute époque, le ciel transcendait la nature, il était la résidence du divin. L’œuvre d’art géométrisée était donc conçue en ces temps-là, malgré ses fioritures parfois naturalistes, comme une enclave d’éternité et de quiétude dans un monde naturel où rien ne reste en place.

 

En partant du principe formulé par Worringer, suivant lequel la tendance à l’abstraction dans l’art, fondée sur la croyance au caractère rédempteur des figures géométriques, est une réaction au désespoir des hommes devant le monde, nous pouvons estimer que toutes les conditions sont aujourd’hui réunies pour déchaîner une nouvelle vague déferlante de géométrisme et voir dans le travail de Maximilien Pellet un de ses signes avant-coureurs. Il importe donc d’en examiner succinctement les particularités, car elles pourraient nous laisser entrevoir de quoi pourrait être fait ce nouveau géométrisme qui semble être dans l’air du temps. Je le résumerai en trois points.

 

Le premier est son aspect résolument manuel. C’est un parti pris que Maximilien Pellet partage avec le mouvement des Arts & Crafts et de l’École des Arts Décoratifs – dont il est issu. On retrouve effectivement dans toutes ses pièces la facture imparfaite du trait géométrique dessiné à la main. Sans doute se souvient-il que la grande erreur des arts appliqués du Bauhaus et du Fonctionnalisme fût leur alliance avec l’industrie mécanisée, dont les excès ont engendré l’état écologique actuel. On croit même deviner une pointe de technophobie dans la texture de ses carreaux de céramique qui n’est pas sans rappeler les « badigeonnages » anti-industriels de Bertrand Lavier : ses couches grossières de peintures étalées, à grands coups de spalter, sur des produits industriels.

 

Le second, c’est son caractère total. Maximilien Pellet tente d’effacer la frontière entre Beaux-Arts et Arts Décoratifs. En ce sens, son travail se rapproche une fois de plus du mouvement des Arts & Crafts qui a été à l’origine de l’idée que l’art doit descendre des murs et des piédestaux pour envahir les habitations. En témoignent son installation « habitable » présentée dans le cadre du festival Design Parade, à la Villa Noailles de Toulon, ses fresques portatives (sur roulettes), ses peintures pliantes, comme des paravents (Le Petit Musée), ses tapis, sans oublier son jeu d’échecs en céramique.

 

Le troisième est son spiritualisme. Au lieu de nous faire communier avec les formes géométriques en nous les faisant incarner (en géométrisant nos pensées et nos actes), comme tâchent de le faire le design d’intérieur, la domotique et la bureautique fonctionnalistes, Maximilien Pellet nous fait fusionner avec elles par la contemplation méditative de la géométrie de l’univers dans sa totalité. La plupart de ses derniers murs de céramique représentent en effet des scènes familières stylisées et projetées sur un fond plissé, icône sensible de cet « univers chiffonné » que décrit la physique post-einsteinienne (cf. Jean-Pierre Luminet, L’Univers chiffonné, 2001). Un univers dans lequel les rayons lumineux, dont la droiture nous semble parfaite, sont en réalité toujours courbés par l’attraction des planètes qu’ils rencontrent sur leur passage et dans lequel ces dernières sont étirées par la force gravitationnelle, sans jamais pouvoir revêtir une rondeur parfaite. C’est dire que malgré leur géométrisme approximatif, ces pièces équivalent à des épiphanies, car elles révèlent la nature fondamentalement géométrique d’une spiritualité omniprésente dont la « chair » présente les bourrelets d’une éternelle enfance.

 

Le projet artistique de Maximilien ne manque donc pas d’épaisseur spirituelle, puisqu’il vise à nous sauver d’une vision cauchemardesque du monde, dans laquelle les artistes d’aujourd’hui se complaisent trop souvent.

 


Infos pratiques:

« Certaines les imaginaient ainsi »

Solo show à la Double V Gallery

28 rue Saint-Jacques, Marseille

www.double-v-gallery.com

Commissaire d’exposition : Thomas Havet

Jusqu’au 1er août 2020

 

« Ut pictura poesis »

Group show à la Galerie Guido Romero Pierini Michel Timsit,

21 rue Chapon 75003, Paris

www.galerieguidoromeropierini.com

Commissaire d’exposition : Guido Romero Pierini

Jusqu’au 30 juillet 2020

 

« L’Épaisseur du temps »

Group show à la Galerie par Graf Notaires

104 av. des Champs-Élysées, 75008 Paris

www.galerie-graf-notaires.com

Commissaire d’exposition : Juliette Minchin

Jusqu’au 1er septembre 2020