Les passeurs de relais

Par Nathalie Gallon28 février 2024In Articles, 2024, Revue #32

 

 

L’Institut Giacometti a donné carte blanche à l’artiste libanais Ali Cherri pour un dialogue saisissant entre ses sculptures et un montage vidéo et des têtes et figures en plâtre d’Alberto Giacometti que l’artiste a sélectionnés dans les réserves de la Fondation.

Voir et questionner : la démarche d’Alberto Giacometti tient en ces termes, l’art étant un moyen de voir. « Les œuvres du passé que je trouve plus ressemblantes à la réalité sont celles qui en général on juge les plus éloignées d’elle. » (1)

Les œuvres inédites d’Ali Cherri produites pour l’exposition sont pour la plupart réalisées en argile, sable, pigments et acier. Avant de se lancer, Ali Cherri cherche à comprendre le geste créatif de l’artiste avec lequel il va dialoguer. Il achète des objets anciens (comme les affectionnait Giacometti : les miniatures chrétiennes ou la sculpture chaldéenne et égyptienne) dans les ventes aux enchères puis il y ajoute d’autres éléments et en constitue ainsi une nouvelle sculpture qui aura une vie, future, et pourra aussi donner lieu à d’autres lectures. La sculpture à la tête égyptienne cohabite avec une œuvre de Giacometti et démontre de façon flagrante l’hommage qu’Ali Cherri rend à l’initiateur dans cette rencontre.

Tout comme Giacometti, Ali Cherri s’interroge sur celui qui regarde. Avec un point commun : celui de dessiner des lignes à même la matière sur le visage. Serait-ce pour déchiffrer quelque chose, pour connaître son passé ou écrire une nouvelle histoire ? Dans certaines traditions, on rapporte que les rides du front sont les nouvelles lignes d’une partition à écrire, en devenir.

Tenter ainsi de questionner le regardeur. Comme le cite Pierre Schneider dans Les Dialogues du Louvre, Giacometti était autant intéressé par celle ou celui qui regardait la sculpture présentée au Louvre que la sculpture elle-même. Il apprécie et valorise le dialogue avec le visible. L’auteur cite l’artiste qui soutient que les « gens aiment la sculpture égyptienne, africaine ou océanienne parce qu’ils les trouvent entièrement inventées, qu’elles nient la vue banale du réel. » Le visiteur serait-il attiré par une représentation d’une tête qu’il reconnaîtrait d’emblée, comme une personne réelle ?

La reconnaissance faciale est une technique qui permet, à partir des traits du visage, dauthentifier une personne : cest-à-dire vérifier qu’elle est bien celle quelle prétend être, de lidentifier ou de la retrouver au sein dun groupe dindividus, dans un lieu, une image ou une base de données. A partir de cette base, on s’éloigne catégoriquement de la réflexion de Giacometti et si l’on suit la ligne d’Ali Cherri, on tangue car il brouille les pistes. L’artiste propose une nouvelle décomposition faciale, présente une vidéo basée sur la superposition de visages d’actrices avec des faces de sculptures de Giacometti. Qui parle dans ce cas ? La bouche est ouverte, les lèvres remuent, avec des voix inaudibles qui se chevauchent les unes aux autres, réduites à des ondes essentielles qui seraient transmises à travers les années, voir des siècles, porteuses de sens. Ils se rejoignent une nouvelle fois, tous les deux. Lexpression faciale transmet les états émotionnels internes et joue un rôle dans les interactions interpersonnelles. Ne serait-ce donc pas vital de pouvoir interpréter, ressentir les expressions d’un visage même dans ses imperfections, c’est-à-dire ni dans l’idéalisation ni dans le reflet exact d’un visage dans un miroir ?

On déposait une pièce de monnaie sur les yeux des morts dans la Grèce antique. La pièce du défunt était censée payer le passeur et ainsi permettre la traversée du Styx, fleuve qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Comme si l’homme aux larmes (2023) avec une tête en pierre du XIVe siècle posée sur un plâtre rejoignait les anciens créés par Giacometti. On peut y voir un lieu de passage. Une enjambée, afin de privilégier le continu. Mettre l’accent sur le passage qui relie : Celui d’Ali Cherri qui cherche à transmettre des signes vers le monde de l’après…

L’artiste a grandi au Liban pendant la guerre civile (1975-1990), d’où son choix délibéré pour des plâtres frêles et filiformes. Ces figures fragiles s’opposent à la résistance des autres et celles que l’archéologie ne cesse de retrouver.

De même que les nouvelles associations hybrides d’Ali Cherri, des fragments issus de culture ancienne et lointaine rejoignent et redonnent vie à d’autres sculptures inattendues. Il s’agit de gommer les frontières culturelles et temporelles pour proposer une autre façon de regarder un visage, écho de ce que Giacometti recherchait.

A travers l’arbre de vie, l’arbre stylisé, exprimant l’équilibre parfait de l’univers obtenu grâce à la faveur divine accordée au roi, qui se trouve sur le décor du palais du roi Sargon II en Mésopotamie (713-706 av J-C.) et est conservé au Musée du Louvre, Ali Cherri voit dans ce symbole la sculpture de Giacometti, Grande Femme (1958) toute proche qui regarde l’arbre de vie comme s’il y avait des interrogations qui n’attendent aucune réponse.

On envisage un aller et retour dynamique avec le profond respect des œuvres du passé, (à la recréation d’un nouveau lien) celles de Giacometti qui en appellent d’autres à se renouveler sans cesse.

1.Les Dialogues de Louvre, Pierre Schneider, Editions La Barque et Louvre éditions, 2023.

 

Alberto Giacometti/ Ali Cherri : Envisagement

jusqu’au 24 mars 2024

Institut Giacometti,

5 rue Victor Schoelcher, Paris 14e