Les collections privées, de leur temps.

De leurs temps, après les chasseurs-cueilleurs, Néandertal et Sapiens ornaient les sites funéraires en disposant hiérarchiquement armes, parures, urnes, idoles, en offrande à une éternité digne de chefs-d’œuvre. En toutes civilisations, les princes – barbares ou religieux, collectent trésors spectaculaires en accumulant des trophées en vue des cérémonies d’ostentation de leur pouvoir. Si déjà quelques romains s’initièrent à l’exercice, c’est en reconsidérant l’Antiquité à la pré-Renaissance que s’opère la transition vers l’artothèque. Sur les pas de lettrés humanistes tel Pétraque, grand amateur de peinture, l’on quête marbres, bronzes, camées, minéraux, fossiles, graines, squelettes, céramiques, talismans, reliques, manuscrits, rarioras, curiosas et naturalias. Le concept d’inventaire sera signé par Charles V lui-même et Paul II en lancera l’esprit au sein de l’église.

Médicis, Doges, ducs de Bourgogne, rois de France, Saxe ou Bavière et princes de Dresde, enclencheront la nuance entre Trésor et Collection, en distinguant virtuosité d’exécution et exceptionnelle capacité d’invention des artistes ; témoins du goût et du savoir des propriétaires, les architectes déploieront en galeries, studiolos, fabriques et autres Wunderkammern, l’expression d’une curiosité encyclopédique, décorée d’allégories illustrant érudition et exhaustivité.

Dans les parlements, nobles et bourgeois échangent comparent et expliquent leurs classifications ; leur autorité de commanditaires infléchit le goût et les orientations créatives, assignant pour but d’être agréables au regard, de plaire ou surprendre et servir les enseignements moraux ou scientifiques.

A ces Ensembles rarement publiques, Sixte IV en 1471 crée au Capitole – ni église ni palais – un type inédit d’anthologie baptisé plus tard du nom de Musée. Jusqu’à l’ouverture du Louvre aux œuvres de la couronne en 1793, Pise Bale Oxford Florence Venise et Londres arborent les collections princières pour fédérer le peuple. Au XIXe elles se démocratisent, cessant d’être l’apanage de ceux situés aux sommets des hiérarchies, savoirs ou richesses.

L’essor des musées thématiques et pédagogiques qui, malgré leurs propriétaires légaux, se muent en institutions nationales propriété symbolique de tout habitant, honore le chemin ouvert par ceux qui les premiers réunirent et exposèrent les œuvres des artistes de leur temps, dont les musées ne voulaient pas: Orsay leur doit l’essentiel de ses chefs d’œuvres.

Les années 80 fusionnent, via le maillage hexagonal des FRACS, les relations public/privé :  les collectionneurs sont membres des comités d’achats ou d’administration, démontrant ainsi la complémentarité des deux sphères en offrant un engagement plus noble que spéculatif.

Après que Suzanne Pagé leur rendit hommage par son exposition historique Passions Privées1, Michel Poitevin, membre de l’Adiaf, réalisera avec Gilles Fuchs, l’importance d’illustrer à quel point le collectionneur militant, au delà du simple statut d’ami des musées, agit avec davantage de souplesse, spontanéité, intuition et subjectivité, opérant des choix audacieux de l’ordre de l’engouement passionné, plutôt que d’une approche strictement raisonnée.

C’est en Avignon, au sein de l’extension de l’hôtel de Caumont, écrin de la Collection Yvon Lambert, l’un des grands donateurs privés français, que se tiendra la triennale De leur Temps. L’hôtel Montfaucon, également œuvre XVIIIe des frères Franque réhabilité par les frères Berger, abritant jadis l’école des beaux-arts, est le lieu rêvé pour accueillir cette 6e édition qui se propose d’exposer, autour du concept de chef-d’œuvre, ceux conçus et  acquis depuis la naissance du tout nouveau millénaire.

Bibliographie
Krzystof Pomian, Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris-Venise, XVIe-XVIIIe siècle, Gallimard, 1987.
Catalogues De Leur Temps – 2004, 2007, 2010, 2013, 2016

1 Suzanne Pagé, Passions privées : collections particulières d’art moderne et contemporain en France. MAMVP 1995.

Par David Oggioni


Infos :

De leur temps (6)
du 7 décembre 2019 au 15 mars 2020
Collection Lambert – 
5 Rue Violette – Avignon