Lassana Sarre, le peintre et les spectres de l’histoire
En entrant dans l’atelier, Lassana Sarre presse le pas et s’assoit dans son fauteuil. Une partie des peintures est disposée contre le mur. Les mots se fondent dans les couleurs, tandis que les figures attendent patiemment. Des enfants vulnérables jouent devant un immeuble autoritaire. Le visage d’un homme mûr, dont le cadrage nous surprend, regarde derrière son épaule. Ces figures singulières, saisies dans leur instantanéité, semblent dialoguer avec l’Histoire, laissant transparaître les perspectives temporelles de celle-ci.
Les récits implicites et intimes suscités par l’artiste éveillent des émotions enfouies en chacun de nous. Est-ce que l’œuvre de Lassana Sarre traduit l’Histoire et ses nombreux points de vue ? Nous accompagne-t-il dans ses méandres pour le comprendre ? À la manière d’un conteur, il manie les mots avec finesse, sans exagération ni omission. Il vise le juste-milieu pour nous relater l’histoire de cette nouvelle série de peintures et nous invite à découvrir au sein de son exposition personnelle à la Galerie Polaris, L’enfant aux cerises. En effet, en conjuguant les temps, ses œuvres laissent entrevoir ses perceptions. En examinant ses archives, nous sommes témoins de la manière dont la peinture trouve ses origines dans les chroniques des passés, des présents et des avenirs imaginables.
Lors de cette rencontre, Lassana Sarre se révèle. Il ne se contente pas d’être un artiste. Il fait partie de ces rares peintres qui parviennent à saisir l’essence même de leurs modèles en collectant leurs subtiles nuances qui composent leur être, par la maîtrise de la couleur et de la ligne. De cette manière, le dessin préparatoire, souvent dissimulé sous les couches successives de peinture, se transforme en une ébauche, manifestant les étapes préliminaires du portrait. Cependant, à l’occasion, ces esquisses se révèlent, dévoilant les strates de la figure. Il décortique les détails de cet être, invitant à une introspection profonde de la nature humaine. Ainsi, chaque portrait se devine et laisse entrevoir les pensées intérieures. Chaque touche de peinture devient ainsi une ligne d’écriture, une ligne de vie, qui s’enchevêtrent pour donner forme à l’œuvre finale.
Face à ses peintures, aucun obstacle ne peut nous empêcher de les observer. Chaque portrait est le reflet d’une histoire personnelle, qui, par ailleurs, s’inscrit dans un contexte plus large, celui d’une réalité sociale et historique. Notre attention se trouve alors capturée par l’éclat de ses figures, qui, en un instant, entament une conversation silencieuse avec le regardeur. Par sa posture, Lassana Sarre nous invite à songer à notre place en tant que descendant et ascendant de l’Histoire. Les portraits de Lassana sont réalisés avec une minutie remarquable. Ses toiles font surgir des visages familiers que le spectateur croise au quotidien, au coin d’une rue, sur nos paliers ou parmi nos proches. Ces rencontres, souvent furtives, établissent un lien empathique entre l’artiste et son sujet. L’artiste les immortalise, les faisant témoigner, tout en veillant à préserver leur anonymat et leur intégrité. Il l’exprime ainsi : « Tout être humain doit être peint et écouté. » Écouter, c’est donner du temps à l’autre. Sans émettre de jugement, il laisse les formats s’imposer à nous, créant ainsi un espace d’échange. À ses yeux, l’ensemble des portraits réalisés forme une famille. Il choisit avec soin ses modèles, établissant ainsi des relations sensibles et uniques qui composent une généalogie décidée. Cette approche est d’autant plus significative qu’elle est ancrée dans une intimité, reflétée dans la représentation de son jumeau – sujet de l’une de ses peintures – qui illustre une relation fusionnelle et complexe. Chaque portrait devient ainsi le reflet d’une vie ; une fenêtre sur une existence possiblement vécue. Sans artifice, chaque œuvre dévoile un instant figé dans un cadre épuré, où seule la figure humaine devient le point focal à partir duquel l’histoire peut être perçue. Lassana se positionne ainsi tel un narrateur de ces récits personnels et universels.
Les temporalités ne se superposent pas, mais se jumellent, à l’instar des images dans les compositions. En les examinant attentivement, le regardeur est transporté dans un continuum où l’espace et le temps s’étirent. Les figures s’altèrent en simulacres, tandis que les éléments picturaux s’estompent nous entraînant aux confins des temps. En examinant les indices, une compréhension s’établit au sein de cette dynamique où les archives et les photographies personnelles nous sont transcrites. Selon lui, ces documents possèdent une valeur similaire, qu’elle soit affective ou historique. Chaque composition est le fruit d’une accumulation de strates, tant sur le plan philosophique, historique que plastique. Il invoque ses prédécesseurs, qui, selon lui, lui transmettent leur puissance, leur force et leur âme. On est tous l’enfant de quelqu’un, néanmoins, d’où venons-nous ? Chaque individu est considéré alors comme le fils ou la fille d’un héritage culturel qui se perpétue à travers les générations. En s’inscrivant dans cette perspective, Lassana nous convoque sur nos identités culturelles personnelles et humaines. En utilisant le non-finito, Lassana Sarre laisse place à des ouvertures. Il questionne nos actes et notre responsabilité. Ses œuvres s’apparentent à des mains tendues, nous invitant à avancer vers l’acceptation.
En outre, en faisant preuve d’une conscience aiguisée, il façonne la réalité comme une matière picturale. À la manière d’un homme sage, il combine les faits, tantôt contemporains, tantôt antérieurs et les soumet à son regard. À travers son propre prisme, il introduit une compréhension profonde de notre époque. L’artiste évoque un récit empreint d’une histoire coloniale et sociale, d’une période marquée par les incertitudes et les stigmates d’un passé encore actuel. Dans son regard tourné vers notre présent, il adopte une posture d’observateur et s’emploie à représenter notre monde. Il nous convie ainsi à une contemplation et une écoute active. Conscient de son rôle et de son engagement en tant qu’artiste, il choisit des symboles pour dénoncer les injustices. En ce sens, il rejoint la lignée des peintres qui, par le biais de leur art, ont exprimé leur vision du monde et de l’individu.
Enfin, installé au fond de son siège, en pleine introspection, Lassana se dévoile une dernière fois : « Mon âme s’évapore en même temps que je peins ». À l’ultime coup de pinceau, il ne lui reste plus rien à apporter.
L’enfant aux cerises
Galerie Polaris, 15 rue des Arquebusiers, 75003 Paris
Du 9 février au 15 mars