Joseph Perez – Génération Y aux Beaux-Arts de Paris
 

Par David Oggioni3 novembre 2019In Articles, 2019, Revue #23

La saison des Beaux-Arts s’ouvre sur un acte fort du nouveau directeur : Jean de Loisy souhaite associer à Melpomène les félicités de Nantes à ceux de Paris. Empreint d’altérité, ce geste se reflète dans l’univers de l’artiste qui translate une esthétique du réseau, de l’amitié, du partage, de la fête. Le cœur, il connaît : sa grand-mère, fondatrice du festival Danse au Cœur le sensibilise, ado à Marseille, à sa vocation militante et à la performance, via Francis Alÿs – théoricien de l’inutilité de l’effort. Une fois intégré l’ENSBA, en l’atelier Tania Bruguera (l’année où l’auteure dissidente du Manifeste sur le droit des artistes auprès du Comité des Droits de l’Homme aux Nations Unies, sera emprisonnée à Cuba), il incise plus un actualisme artistique qu’une production à proprement parler ; l’inclusivité du spectateur est son médium et la garantie que le quotidien prenne forme. L’esprit de solidarité de ses deux collectifs1 lui offre de s’illustrer à deux Felicità et deux Artagon !2

Son engagement soulève  des projets qui (s)abordent les rouages éthico-politiques en infiltrant le logiciel de l’alégal, combinant imagerie de l’activisme utopique et facétie – comme pour son mémorable diplôme qui consistait, après avoir fait suivre pendant un mois le jury, à leur offrir les preuves de l’immersion fictionnelle (traces d’actions fugitives effectuées sur leur chemin) lors d’une fête jubilatoire orchestrée le jour J dans les jardins du directeur.

En ce climat globalisé de crise sociétale, saturée du schéma individualiste, mythe progressiste et rationalisme cartésien, Joseph propose la tribu, l’émotionnel, le dionysiaque.

Mais à l’heure de la désobéissance civile théorisée par Thoreau3, Perez préfère opérer en tâche de fond : il distingue tel Machiavel le popolo grasso du magro4, s’asseyant devant l’entrée du Bristol pour boire une bière à l’aide d’une paille dorée assez longue pour garder le menton bien hautain, et arpente les Champs avec un masque sanitaire passé à la feuille d’or. Pour dénoncer la suprématie de l’image, il profite de monalbumphoto.com éditant un livre de selfies au supermarché, forçant la perspective du temple de la consommation. Statuts ambigus entre valeur travail et décroissance lors de sa résidence au Smack : il transforme l’espace de co-working en centre yogi, y organise des barbecues, des siestes ; la salle de réunion vire en burn-out room, les inspirationals quotes de la devanture citent Marx, Lénine ou Georges Marchais. Invité par Nicolas Bourriaud au MoCo, celui de ses quatre étendards souhaitant la bienvenue aux réfugiés est censuré par la ville de Sète, l’un est jaune fluo, l’autre une simple couverture de survie ; élément réutilisé en table ronde sous les reproductions de la Sixtine de Michelange quai Malaquais, devant lequel je le découvre pour Finale, en train de régler une caméra de surveillance auréolée de ballons noirs en forme de matraque-sextoys voués à la dégonfle. L’œuvre participative signée du collectif Chavki, invite au dialogue, assis sur des coussins sérigraphiés chien-trognon, sous un étendard à l’emblème carotte/épée-de-Damoclès, près d’une glacière contenant entre autres le mode d’emploi du collyre anti gaz-lacrymo.

L’artiste-curateur vous invite avec tous ses amis, à vivre, au-delà du fétichisme de l’objet, leur proposition « sagra-sensibilisante », en dégustant des huîtres ouvertes sous le manteau et à festoyer en toute cordialité – dans une scénographie immaculée signée Christine Beinemeier, pour le lancement de cette nouvelle série d’expositions.

 

1 collectif: Chavki, Felicità 18 & 19: Aram Abbas, Kim Bradford, Charlotte Nicoli , Joseph Perez.
collectif: Pavé Parfait, avec Kim Bradford.

2 Artagon Live 4 – 20 octobre 2019, Magasin Généraux, Pantin.

Futures of Love, Magasins Généraux, jusqu’à 20 octobre 2019 ; Pantin

3 Henri David Thoreau, La désobéissance civile, 1849

4 Nicolas Machiavel, Histoire de Florence, 1532

 

David Oggioni

 

Infos pratiques :

Felicità 2019

ENSBA, 13, quai Malaquais Paris 6è

du 10 octobre au 10 novembre