JEU DE PAUME LA FACE CACHÉE DES IMAGES

 

Dans le Supermarché du visible (2017), le philosophe Peter Szendy s’interrogeait sur ce que cache cette prolifération d’images qui nous entoure, ce versant sombre de l’économie du visible, ces autoroutes de l’iconomie*. Notre monde est-il devenu un vaste réservoir du clic régi par une main d’œuvre surexploitée et ultra flexible ? Jusqu’où ira cette marchandisation dont nous sommes devenus les complices ? et quel prix à payer pour cette conquête de la visibilité ? Autant d’enjeux que l’exposition « Le Supermarché des images » du Jeu de Paume prolonge dans un parcours immersif découpé en plusieurs sections : stocks, matières premières, travail, valeurs et échanges, selon les incidences d’une telle surabondance dans l’économie mondiale.

Cette surface virtuelle perpétuellement lisse cache des mutations sans précédent dont se saisissent les artistes qui déjouent des stratégies de conquête de pouvoir toujours plus incisives.

Le parcours ouvre sur l’image devenue célèbre d’Andreas Gursky « Amazon 2016 », à partir de ces entrepôts vertigineux de la firme globalisée qui a su imposer ses standards dans le monde entier, pour bifurquer vers l’avalanche d’images stockées dans la mémoire cache de nos ordinateurs par Evan Roth, cette banque de données que nous livrons sans réserve aux grands fournisseurs d’accès à internet qui se réservent le droit de les monnayer. Ainsi Getty Images qui, sous couvert d’une meilleure traçabilité des images, a privatisé leur contenu embarqué comme le souligne Geraldine Juàrez avec « Gerry Images ».

Le second chapitre se penche sur les matières premières de cette fabrique d’images, réelles et induites : le code (Samuel Bianchini), les pixels (Jeff Guess) avec un impact désastreux sur l’environnement de l’utilisation des énergies fossiles, comme le soulignent Andreï Molodkin ou Minerva Cuevas.

Le chapitre suivant se penche sur les logiques du travail souvent invisibles qui régissent ces flux et circulations d’images, avec ces ouvriers de l’ombre qui traquent à longueur de temps le pire du web, ces « Clickworkers » de Martin Le Chevallier, pour offrir une toile sans aspérité prônée par les géants du marché.

L’argent et sa valeur matérielle et immatérielle de Yves Klein ou Sophie Calle jusqu’à des pratiques spéculatives les plus sophistiquées, signe la démission du sujet autonome face à la machine. Kevin Abosch avec son projet « Personal Effect » souligne que  près de quatre millions de bitcoins et cryptomonnaies sont perdues définitivement suite à des failles de protection des clés privées. De même chez le collectif RYBN.ORG et son ensemble d’algorithmes boursiers ésotériques et dissidents imaginés par des artistes, non professionnels de la finance.

La dernière partie du parcours s’attache à souligner la vitesse de transmissions des images, leur flux (câbles sous-marins filmés par Trevor Paglen) et échanges infinis qui induisent des comportements nouveaux chez les consommateurs dont les regards sont scrutés en permanence (Julien Prévieux). Enfin, Martha Rosler dans un vertigineux photomontage « Cargo Cult » dénonce la marchandisation du visage féminin dans ces nouvelles hégémonies de l’économie de l’écran. Quel devenir pour ces images fétiches et regards enchaînés à l’obsolescence programmée ? Autant de questionnements captivants dans ce panorama prospectif troublant qui au-delà du champ du visible questionne le socle de nos sociétés construites sur l’aliénation consentie à des mécanismes de pouvoir et de domination toujours plus intrusifs.

Commissaire général : Peter Szendy

*dimension économique de la vie des images


INFOS :

Le Supermarché des images

Galerie nationale du Jeu de Paume

1 place de la Concorde, Paris 8è

du 11 février au 7 juin