Jérôme Poret - Géopathie des neiges

 

Le Centre d’Art Contemporain d’Alfortville – La Traverse propose en ce début d’année de nous faire découvrir l’univers de Jérôme Poret. A rebours d’une géographie conventionnelle – autrement dit, de graver la terre – l’artiste nous invite à entrer en empathie avec cette dernière. Néologisme du philosophe et anthropologue Bruno Latour, la géopathie constitue le fondement de cette exposition qui s’ancre dans un contexte hivernal, celui-là même où les guêpes disparaissent du paysage. C’est en effet à partir de cet insecte que toute l’installation s’articule.

Dans la première salle, l’artiste fait se rencontrer géopathie et thérolinguisme. Science fantaisiste inventée par l’auteure américaine Ursula K. Le Guin, la thérolinguistique consiste en la discipline de comprendre les récits des animaux et de la nature, terme repris par la philosophe Vinciane Despret dans Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipations. L’ouvrage est exposé sur un mur dédié, avec d’autres livres qui forment à eux tous Le bureau des thérolinguistes. Cette œuvre est à mettre en perspective avec toute l’exposition. Sous réserve d’accepter de croire qu’une telle science soit possible, l’artiste tente d’entrer en communication avec les guêpes.

Pour ce faire, il élabore la Loge, un immense cocon de papiers déchiquetés, calqué sur les prouesses d’ingénieurs des guêpes papetières. Ces dernières transforment, grâce à leur salive, les copeaux de bois récoltés en un papier à même d’être suffisamment solide et imperméable pour construire le nid qui abritera la colonie. Si le nid présenté par l’artiste s’inspire de ce papier mâché des guêpes, il en emprunte la forme aux guêpes potières. Celles-ci ont en effet la particularité de pondre un œuf dans un cocon de terre et c’est l’accumulation des œufs qui agrandit le nid. Jérôme Poret se place donc en tant que reine – ou plutôt roi – d’une colonie en devenir, installant son nid en attendant qu’en éclose la descendance qui viendra l’agrandir. C’est en cela qu’il rejoint la géopathie de Latour. Vivre en empathie n’est pas tant faire preuve de compassion à l’égard de la faune et de la flore dans sa plus grande diversité, que de comprendre leur mécanisme, de les intégrer et de les reproduire dans le but d’adapter notre mode de vie à l’échelle de notre planète.  Des coupes de nids à la texture sédimentée sont des Micropaysages comme autant de propositions d’édifices futurs, et L’aéronef des papetières tourne ainsi sans relâche. Constituée de résidus de nids de guêpes papetières, sa structure presque minérale s’élance dans un léger bourdonnement, comme le prototype de notre prochain vaisseau d’exploration.

Ce mimétisme, on le retrouve dans le Leurre installé dans une niche en hauteur. Constitué de journaux chinois, l’œuvre est en référence directe avec le système de production de ces papiers, issu d’une méthode similaire à celle des guêpes puisque les fibres végétales sont trempées avant d’être pressées. Une subtilité est à noter cependant : les guêpes ne s’éloignent pas au-delà d’une quarantaine de mètres de leur nid, sans quoi leur matière première sèche avant qu’elles n’aient pu l’utiliser. C’est pourquoi l’artiste, dans sa quête jointe de la géopathie thérolinguiste, cherche à nous faire vivre 5 minutes 25 dans la journée d’une guêpe maçonne. Cette longue bande magnétique, suspendue au mur dans des arabesques esthétiques, nous donne à voir physiquement ces quarante mètres qui équivalent, comme le titre l’explique, à cinq minutes dans l’existence de l’insecte.

D’autres itérations de cette œuvre sont visibles dans la salle suivante. A l’intérieur de boîtes entomologiques alignées sur le mur, habituellement utilisées à l’épinglage et au recensement des insectes, l’artiste expose des bandes magnétiques, baptisées Hyménotapes en référence à la dénomination scientifique des hyménoptères, ordre auquel elles appartiennent. Chacune contient la bande-son d’une guêpe particulière : maçonnière, papetière, potière…, rendue inaudible par sa mise sous verre. L’artiste nous impose d’imaginer leur vrombissement caractéristique à défaut de pouvoir l’entendre.

Il s’essaye d’ailleurs à le reproduire mécaniquement dans la pièce Slow stridulation, une tentative pour mimer le chuintement des pattes et des mandibules qui s’activent par le frôlement d’une bande magnétique contre un micro. Dans le dispositif, la bande s’articule en de multiples courbes resserrées qui figurent les alvéoles.

Jérôme Poret devient ainsi une sorte de « Docteur Doolittle » dont la panoplie s’expose dans les salles suivantes. Combinaison d’hyménaute, Harponair et autres ustensiles s’étalent autour de nous, selon la logique d’une science qui nous échappe encore. Si l’artiste applique véritablement les principes de géopathie, il n’en oublie pas le lieu qui le reçoit, qu’il intègre ainsi dans sa logique d’habitation. En effet, le centre d’art hébergeait autrefois une maçonnerie, ainsi qu’un studio de musique dans ses sous-sols. Le nom du studio se retrouve de fait brodé sur la combinaison du scientifique suspendue comme une dédicace silencieuse d’un thérolinguiste en quête de dialogue avec son environnement.


 

Infos pratiques :

Jérôme Poret : Géopathie des neiges

Centre d’Art Contemporain d’Alfortville – La Traverse

9 Rue Traversière, Alfortville

jusqu’au 18 mars 2023