Hugo Servanin, Technologie et mythologie

Par Matthieu Corradino10 janvier 2020In Articles, 2020, Revue #24

Les installations de Hugo Servanin font sensation depuis un certain temps. Elles sont nées d’une foisonnante réflexion sur la condition de l’homme contemporain. Très tôt, Hugo s’intéresse aux structures politiques transcendantes qui nous transforment. Ces empreintes que nous recevons du pouvoir politique sont incompatibles avec notre nature rebelle, car nous ne sommes qu’une chair à jamais semi-formée (sous cet angle, Hugo se rapproche de David Altmejd, qu’il admire). Notre nature transgressive, ne pouvant être pleinement contenue dans aucun système, n’aura donc de cesse de s’étendre au-delà des formes qui tentent de l’enserrer, vers quelque chose de plus grand. Porté par cette idée, Hugo finit par assimiler l’humain à un être existant par-delà son échelle apparente. Et depuis lors, la plupart de ses installations porteront le nom de « géants » et déclineront des formes anthropomorphiques toujours magnifiées sous un certain rapport.

Porté par ces pensées, notre artiste s’ouvre aux récits mythologiques, car le Géant est un personnage présent dans toutes les mythologies : orientale, nordique, juive, et – bien sûr – grecque. Dans cette dernière, les Géants sont, comme nous, des rebelles.

Enfantés par Gaïa, la Terre, pour la venger de Zeus, les Géants s’insurgèrent contre l’Olympien. Mais celui-ci les foudroya. Comment ne pas saisir la criante actualité de ce mythe ? Comment ne pas reconnaître dans l’électricité foudroyante la principale ressource du pouvoir qui nous gouverne ? Car dans une société libérale comme la nôtre, dans laquelle la liberté individuelle a atteint un si haut degré, les techniques de l’électronique et de l’informatique sont les seuls moyens dont le pouvoir dispose pour tenir en laisse les puissants géants que nous sommes.

Hugo exemplifie cela dans son installation Foule Media où il dénonce les techniques de transhumanité, politiquement soutenues, qui nous promettent la vie éternelle à condition de leur permettre une prise de possession de notre intimité. Hugo figure le modus operandi de cette mystification : une manipulation scientifique de notre libido. En clair, l’installation est actionnée par une intelligence artificielle qui compulse les milliers de photos érotiques vers lesquelles nous envoient les moteurs de recherche d’Internet pour en créer des animations surexcitant artificiellement le désir sexuel, de perpétuation. Les animations sont discernables au fond de boîtes transparentes emplies de vapeurs d’eau, symboles de notre appétit sexuel porté à ébullition : au refus obsessionnel de la mort. Une pulsion qui nous conduit machinalement vers les techniques de transhumanité. L’individu est devenu aujourd’hui un « homme-sandwich » : sa chair n’est plus seulement manipulée politiquement sur sa face externe, par la foudre des médias, mais aussi sur sa face intérieure, par les techniques de transhumanité.

Devant une telle offensive du pouvoir, notre être est bien vulnérable. Car si les géants que nous sommes soupirent après l’éternité, c’est fondamentalement parce que nous sommes mortels. Une fragilité que Hugo représente dans ses « statues qui transpirent » et ses « statues à eau ». Les premières sont constituées de formes humanoïdes en plâtre qui s’effritent sous l’action de la vapeur d’eau, jusqu’à décomposition totale. Les secondes, se présentent sous l’aspect de sacs en plastique anthropomorphes remplis d’eau et soutenus par un squelette métallique interne, s’oxydant jusqu’à ce que tout l’oxygène de l’eau se transforme intégralement en rouille. Au bout du compte, les 70% d’eau qui nous constituent peuvent être considérés comme l’eau dormante dans laquelle nous finissons tous par nous assoupir et nous éteindre – comme l’ire des Géants furieux s’éteignait lorsque leur sœur, Téthys, déesse des eaux primordiales, leur ouvrait les bras pour les accueillir.


Info: 

Les Grandes Serres
1, rue du Cheval Blanc, Pantin
avril 2020