Global(e) Resistance : Momentum d’engagement

Par Alexia Pierre28 octobre 2020In Articles, Expositions, 2020

 

Premier regard à la sculpture All is Well  de Khalil Rabah, réalisée d’après la peinture  Jamal Al Mahamel (Porteur de Montagnes) de Suleiman Mansour en 1973. Courbé, le palestinien à l’écharpe rouge croule sous une charge intangible, pourtant ostensible. Poids de l’inégalité, de l’injustice, de la persécution, de l’invisibilité et de la négation. L’aura de cette statue de cire nous escorte tout au long du parcours.

En résonance avec les temps présents, Global(e) Resistance place au premier plan l’art d’engagement.

 

Cet accrochage de la collection du Musée National d’Art Moderne révèle sa nouvelle ligne d’acquisition portée, depuis plusieurs années, vers une plus juste représentation des « Suds », vaste nomination englobant Amérique Latine, Afrique, Asie et Moyen-Orient. Diversité et intersectionnalité pour une exposition des actualités les plus contemporaines. Les commissaires, Christine Macel, Alicia Knock et Yung Ma, soutiennent une conscience éthique émergente, activent un décentrement outre-Occident et ravivent enfin certains questionnements. En 1997, Trade Routes, la seconde Biennale de Johannesburg, dirigée par Okwui Enwezor, confrontait les problématiques de migrations, d’exil, d’identité et de décolonisation. Aujourd’hui, Global(e) Resistance les réintroduit, aux côtés des nouveaux enjeux rythmant nos vies : des régimes oppressifs aux crises écologiques, du post-colonialisme au « black feminism ». Sous-jacentes, les éternelles tensions entre esthétique et protestation jalonnent l’exposition.

 

Dès les premières salles, l’on repère un mur où deux couvertures de l’hebdomadaire Jeune Afrique sont noyées parmi les trouvailles tant quotidiennes que littéraires, sous le titre Les artistes et l’écriture … ! Si l’installation de l’artiste béninois Georges Adéagbo explore le langage comme structure de catégorisation culturelle, elle en renforce aussi la mission, au sein des mémoires collectives et individuelles, comme outil de réappropriation. Evasive, une trame thématique nous guide à travers une relecture subjective de l’histoire coloniale et de l’Apartheid. Dans un cubicule isolé, une suspension fragile repose en un univers ensablé. La Menace (1995), œuvre conceptuelle d’Abdoulaye Konaté retranscrit la précarité des espoirs démocratiques pour les gouvernements africains, à travers la symbolique d’une rangée d’œufs menaçant dans une chute attendue, de se fracturer sur les communautés les plus exposées. La série de photographies de Kiluanji Kia Henda rend leur pouvoir aux habitants de Luanda qui prennent aujourd’hui place sur les socles ayant autrefois accueilli les statues des rois coloniaux.

Pivotons et captons l’éclat de quelques molosses dorés, montant la garde auprès de valises sans âge, vestiges de la résistance, béquillées. Kemang Wa Lehulere sanctifie, dans cette installation, l’iconographie du berger allemand, évident symbole des violences policières envers la communauté noire sud-africaine, ainsi qu’émouvante commémoration des centaines de chiens confisqués à leurs maîtres, et exterminés lorsque ces derniers furent contraints de s’installer dans les townships endeuillés.

 

Global(e) Resistance fait également place à l’archive comme moyen de dénonciation. Une lightbox laisse scintiller un 7-Eleven déserté. Pratchaya Phinthong transgresse le couvre-feu pour capturer un Bangkok secoué par le putsch militaire de 2014. Coupures de presse et extraits de vidéosurveillances retranscrivent la totalité de son projet et l’agitation suscitée. L’on retrouve cette approche mémorielle des images dans l’installation vidéo de Renée Green, qui donne une nouvelle voix au passé avec Partially Buried in Three Parts (1996-97) et constitue l’un des piliers fondateurs de cette exposition, avec le film retranscrivant la performance provocatrice The Couple in the Cage (1993), dans laquelle Coco Fusco et Guillermo Gomez-Peña incarnent deux Amérindiens encagés.

 

Plusieurs œuvres participatives témoignent de l’engagement social des artistes dans la société, activant un véritable débordement et une nouvelle accessibilité de l’art. Ainsi, Marcos Avila Forero dénonce la dépossession des terres des paysans colombiens dans une œuvre conceptuelle, plastique et poétique. Des sacs de jute se font recueils des revendications des habitants du bidonville de Suratoque. Détissés, ils se transforment en paires « d’alpargatas », espadrilles locales, témoins de l’action. Sara Ouhaddou fait appel aux brodeuses de Tétouan pour piquer leurs aiguilles dans – non plus les dentelles de futures mariées – mais le caoutchouc, brut et masculin, que l’artiste collecte sur les marchés marocains. Conservant ce rapport à l’artisanal et au décoratif, Woven/Unwoven, est un projet bouleversant les normes de la tradition, tissant un lien durable entre cultures et humains. C’est dans cette même section que Marcia Kure rapproche les générations du féminisme africain, avec son installation où lignes « Uli » et formes abstraites dessinent les corps des Trois Grâces représentées par une Amazone du Dahomey, la mère du roi Chaka et une militante nigériane des droits des femmes.

Si l’envergure « globale » et transversale d’une telle exposition peut désorienter et noyer les particularités de chaque terrain, Global(e) Resistance négocie une approche dense et aboutie des débats centraux d’aujourd’hui. A travers elle s’affirme, dans un contexte mondial agité, la responsabilité de l’art à s’engager et à résister.

 


Infos pratiques:

Global(e) Resistance

Jusqu’au 4 janvier 2021

Centre Pompidou

Place Georges-Pompidou, Paris 4e