GARANCE MATTON – À la recherche des espaces intermédiaires

Par Matthieu Corradino15 novembre 2021In Revue #27, Articles, 2021

 

Garance Matton, diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2017, a commencé par étudier le dessin et la photographie avec Michel François, avant de s’orienter définitivement vers la peinture en intégrant l’atelier de François Boisrond. Elle travaille aujourd’hui chez Poush Manifesto – où elle a exposé dans le cadre d’un accrochage collectif imaginé par Hervé Mikaeloff sous le titre L’Écume des songes.

 

Ses peintures empruntent aux Primitifs italiens la représentation des objets en perspective non linéaire, à Matisse ses couleurs pures et lumineuses, aux Surréalistes la mise en présence d’objets hétéroclites, au Pop Art les collages – qui rappellent aussi les images digitales hybrides de l’art post-internet. Elles traduisent une perception émotionnelle et subjective des choses, qui ne s’accorde pas avec les règles de la perspective classique, linéaire, albertienne. Car même si cette dernière place le sujet au centre de la toile, en organisant les objets autour de l’observateur – comme le souligne Erwin Panofsky –, elle les éloigne en vérité, pour la plupart, de la portée de ses capacités d’empathie. Afin d’augmenter leur surface de contact avec notre sensibilité, Garance les inscrit dans une perspective cavalière, qui déploie sur une plus grande largeur les objets situés entre le front et le fond du tableau, et elle renforce leur rendu en créant de nombreux aplats.

 

Ceux-ci figurent une temporalité fortement comprimée : toutes les formes que l’œil découvre successivement en progressant du proche vers le lointain, notre artiste ne les représente pas dans un dégradé chromatique et temporel continu mais en une synchronie multicolore aux tons soutenus. Un effet qu’elle accentue en plaçant les uns à côté des autres des vestiges du passé et des objets du quotidien ou en parant ses modèles de vêtements d’époques différentes (Les Choses qui sont cachées derrière les choses). Ce qui produit l’absorption du passé dans le présent, de l’historique dans l’actuel.

 

En cohérence avec son projet de peinture émotionnelle, Garance Matton s’affranchit des exigences auxquelles s’astreignaient encore les maîtres italiens de la perspective non linéaire du quattrocento. Ainsi il lui arrive de donner une moindre prégnance au premier et dernier plan de ses tableaux qu’à ses zones intermédiaires (Yerma dans le désert). Et même lorsqu’elle met davantage en relief les formes situées au premier plan, ce n’est que par endroits : aussi un détail vestimentaire peut-il bénéficier d’un traitement plus saillant que le visage de leur porteur (Mazzocchio).

 

Toutes ces démarches procèdent aussi d’un refus du grand principe de la peinture académique qui veut que la composition d’ensemble ordonne rigoureusement ses détails. Un refus qui se nourrit des lectures favorites de Garance. Comme le Petit Musée, d’Alain Le Saux et de Grégoire Solotareff, dans lequel les auteurs nous font découvrir des « peintures dans des peintures » : des détails d’œuvres picturales célèbres, qui forment des sous-ensembles autonomes. Ou encore La Vie mode d’emploi de Georges Perec, où la vie réelle et imaginaire de tous les habitants d’un immeuble parisien nous est contée avec luxe détails. Du reste, ce dernier livre frappe tellement Garance qu’elle y consacre une toile (La Vie mode d’emploi). On y découvre la coupe d’une maison, laissant entrevoir ce qui se passe dans chaque appartement, au travers de menus détails condensant la vie des leurs occupants.

 

En fait, ce tableau présente, en un raccourci époustouflant, toutes les techniques que nous évoquions précédemment. D’abord il fait entorse aux lois de la perspective classique, puisque l’artiste quitte sa position d’observatrice, se tenant devant sa toile, pour pivoter de 90° et se portraiturer de profil, à la droite de la maison. Ensuite les représentations mentales des habitants de la maison que Garance loge simultanément, sous la forme de fragments d’images, dans les murs de chaque appartement font référence à des styles artistiques d’époques différentes. Enfin le visage de la peintre et le pot de peinture qu’elle porte n’ont pas la même prégnance quoiqu’ils soient sur le même plan.

 

Une telle densité de propos n’est pas caractéristique de cette seule toile : elle constitue une constante dans le travail pictural de cette artiste.