Entremêlement d’un espace physique et psychique

Par Grigori Michel7 décembre 2022In Articles, 2022

 

 

La saison automne-hiver 2022 du Palais de Tokyo propose de questionner notre rapport à l’histoire et à la géographie à travers un ensemble d’expositions. Pour aborder cet axe thématique, Yoann Gourmel, l’un des commissaires de la saison, invite à découvrir l’installation Difé de Minia Biabiany*.

Depuis plusieurs années, peut-être même depuis toujours, Minia Biabiany a fait, de l’histoire, la culture et de la langue, la matière de ses réflexions. Avec l’installation Difé, son travail, ancré de toute évidence dans ses racines caribéennes et guadeloupéennes, expérimente un langage qui lui est propre et qui cherche à raconter un univers où les éléments, déconstruits voire dispersés dans le temps et dans l’espace, sont reliés par quelque chose en tension, dans un tissage remarquablement disposé. Sûrement inspirée par l’histoire du Mexique où l’artiste passe une part de son temps, elle fait une citation des traditions mexicaines qui avaient recouru au tissage comme support de transmission de la mémoire et des récits. C’était le moment où la parole se liait à la matière pour perdurer.

L’artiste bienveillante guide les publics dans leur apprentissage de cet enchevêtrement fort et délicat de paroles ou de récits qui prennent formes. En effet, une barrière de fils impose le sens de progression puis, une fois que les fondements du dispositif sont identifiés, la narration se déroule intuitivement du sol au plafond et d’un mur à l’autre. Toutes les dimensions de l’espace sont ainsi saisies pour faire résonner de façon éphémère l’écho inlassable des réalités coloniales. Un paradigme apparaît.

Un découpage est alors nécessaire pour comprendre les subtilités du langage de l’artiste. La figure d’un bananier fragile et mouvant, ici, et d’un alphabet, là, surgissent distinctement. Il s’agit d’interrompre l’itinéraire dessiné pour interpeller plusieurs fois ceux qui ont répondu à l’appel de cette histoire qui réveille les souvenirs enfouis de l’esclavage et de l’exploitation des territoires et des corps. D’ailleurs, le corps joue un rôle important dans l’exploration de l’installation. Paradoxalement, ces liens, qui unifient l’ensemble de l’installation, maintiennent à distance tout autant qu’ils appellent à franchir le seuil d’un domaine oublié ou abandonné. C’est certainement un effet voulu par Minia Biabiany qui rappelle que « difé » veut dire feu en créole. Alors, d’aucuns pourraient croire que l’évocation de ce feu attire car il intrigue mais repousse du fait du risque de s’y blesser. Il n’est alors pas surprenant de voir que l’artiste a tout prévu pour soigner les corps psychiques avec les remèdes présents dans son jardin et contenus dans des récipients posés au sol. Une attention rigoureuse permettra d’identifier les éléments didactiques qui font références aux traumatismes d’un paysage psychologique.

En se focalisant sur chacun des détails agencés ou incorporés à Difé, une ombre apparaît très discrètement, celle du bananier. Cette présence singulière est d’autant plus importante que l’éclairage est fait de telle sorte qu’il n’y ait pas d’autres ombres dans cet espace. Cela est à la fois volatil, probablement spirituel mais surtout fantomatique. A ce moment-là, l’atmosphère change et cette empreinte signale qu’il y avait quelque chose qui nous accompagnait depuis le début.

Toujours proposée par Yoann Gourmel, Minia Biabiany réapparait dans l’exposition collective Shéhérazade, la nuit avec son installation The length of my gaze at night qui cherche à nouveau, à travers les matières naturelles, à présenter le récit d’un paysage qui croise les figures avec les métaphores. Là aussi, elle joue avec les dimensions pour imposer un rapport au lieu ainsi qu’un rythme dans la circulation, dans l’exploration. Quant à la vidéo Blue Spelling, a change of perspective is a change of temporality, elle porte le témoignage troublant de l’attachement de l’artiste à sa terre guadeloupéenne et des souvenirs qui l’ont marquée. Des matériaux simples – accumulation de dessins à la craie sur tableau noir sont mobilisées pour agir sur la perception et proposer d’entrer dans une sorte de rêve, sa vision imaginaire, poétique et politique de là où elle vit.

Dans son ensemble, Minia Biabiany travaille, à partir de son histoire caraïbéenne, la présence de chacun pour expérimenter le ressenti, l’attention et la perception. Les publics s’imposent intuitivement un rythme lent et délicat pour déambuler entre les structures sensibles dans un espace-temps qui entrecroise l’histoire et la géographie.

*Minia Biabiany est née en 1988 à Basse-Terre (Guadeloupe), vit et travaille entre Mexico City (Mexique) et Saint-Claude (Guadeloupe). Elle a été diplômée en 2011.

Son travail a récemment fait l’objet d’expositions personnelles au Kunstverein, Fribourg (2021), à La Verrière, Bruxelles (2020) et au Magasin des horizons, Grenoble (2020). Il a par ailleurs été présenté au CRAC Alsace (2019) et à la 10e Biennale de Berlin (2018). Son exposition personnelle au Palais de Tokyo fait écho à celle qui se tiendra du 8 octobre au 31 décembre 2022 au Grand Café de Saint-Nazaire.

Elle a par ailleurs initié en 2016 le projet collectif et pédagogique « Semillero Caribe » à Mexico, un séminaire expérimental questionnant les techniques d’apprentissage à partir du corps et de la pensée anticoloniale caribéenne, puis la plateforme expérimentale Doukou, avec laquelle elle mène ses recherches en lien avec la pédagogie en Caraïbe.


 

INFOS :

 

Minia Biabiany, Difé

Exposition collective, Shéhérazade, la nuit

Avec Minia Biabiany, Miguel Gomes, Ho Tzu Nyen, Pedro Neves Marques, Lieko Shiga et Ana Vaz

Commissariat : Yoann Gourmel

Jusqu’au 08/01/2023

Palais de Tokyo, 13, avenue du Président Wilson, Paris 16e