Edi Dubien au cœur du vivant

Par Romane Philip5 avril 2025In Articles, 2025, Revue#34

 

Les portes du Musée de la Chasse et de la Nature s’ouvrent sur un monde figé, une parenthèse où le vivant, naturalisé, se donne à voir dans toute sa splendeur et sa brutalité. Dans ce décor où les trophées trônent et les regards de verre scrutent les visiteurs, une autre voix s’élève, celle d’Edi Dubien. L’artiste plasticien y déploie une œuvre vibrante, fragile et féroce à la fois, insufflant une humanité nouvelle à ces salles chargées de mémoire. Sous le commissariat de Rémy Provendier-Commenne, l’exposition se dessine comme une traversée sensorielle et introspective, où l’homme, l’animal et l’enfance s’entrelacent dans un jeu subtil de résonances.

 

 

Dès l’entrée, l’atmosphère est saisissante. Résistant, une peinture monumentale, accueille le visiteur comme un gardien silencieux. Ce guerrier solitaire, dépourvu de peur, est l’incarnation de la survie et de la transformation, un manifeste sculpté dans la chair de l’expérience. Il prépare à une immersion où l’art dialogue avec le passé du musée et le réinvente.

La première salle se déploie comme un vortex : 203 dessins accumulés, véritables traces des émotions, de l’enfance et de l’intimité. Les murs et les banquettes sont habillés d’un papier peint qui crée un cocon onirique, où crânes, coccinelles et diamants s’entrelacent. Chaque trait ouvre une brèche vers un autre monde.
Au centre de la pièce se trouve la sculpture Traverser le temps, une barque qui abrite plusieurs animaux et un personnage humain, figure emblématique de l’œuvre de Dubien. Cet autoportrait est réalisé à partir des mains moulées de l’artiste et de vêtements façonnés en résine et en plâtre. La barque symbolise un voyage dans le temps, une traversée entre l’enfance et la relation entre l’homme et la nature. Les larmes bleues qui s’échappent du personnage ne sont pas des larmes de tristesse, mais un flux créatif, une énergie vitale qui transforme les faiblesses en force. Cette larme devient une substance nourrissant l’imaginaire, porteuse de renouveau et de créativité. Les animaux, sculptés en résine, plâtre et terre, accompagnent cette quête de transformation, soulignant le lien entre la création et la nature.

Le salon bleu prolonge la quête de soi, l’exploration de l’évolution et de la transformation. Au centre de cet espace, Réincarnation, un autoportrait en trois dimensions, présente un jeune homme allongé, peut-être endormi, peut-être en pleine rêverie. Ses yeux, maquillés, semblent capturer l’instant suspendu entre le rêve et la réalité. De son ventre, un renard émerge, incarnant l’âme, cet animal sauvage et insaisissable qui se fond ici dans une symbiose avec l’humanité. Edi Dubien interroge souvent la frontière entre l’homme et l’animal, les rapprochant, les faisant dialoguer. Dans cette œuvre, les deux forment un tout indissociable, un miroir où l’humain et l’animal se répondent et s’entrelacent. Au-dessus de cette sculpture, des amulettes en terre crue résinées pendent au lustre, petites protections symboliques qui, comme des talismans, inscrivent la pièce dans un univers mystique, où l’invisible et le tangible se mêlent.

Vient ensuite une salle dédiée à l’un des plus anciens compagnons de l’homme : le chien. A l’entrée de la salle, un dessin représente Garance, le teckel à poil dur de l’artiste, dont le nom, initialement absent, a été ajouté au stylo sur le cartel, après avoir barré le nom initialement présent, « sans titre ». Autour de lui, plusieurs œuvres interrogent le lien entre domestication et apparat. Au milieu des colliers défensifs ou richement ornés, Dubien explore le statut du chien, à la fois protecteur et membre intime du foyer. Sur des talons à plateforme inspirés des drag queens, il dispose des pattes de chien en faïence, interrogeant les normes et les stéréotypes attachés aux figures animales. La question de la stigmatisation transparaît également dans une série dédiée au pitbull, un chien souvent perçu comme dangereux. L’artiste renverse cette image en présentant des sculptures où des mains d’enfants jouent avec l’animal, lui redonnant une tendresse et une innocence trop souvent niées. La sculpture d’un pitbull enlacé par un bras d’enfant en résine évoque la possibilité d’un regard réconcilié, où la peur laisse place à l’amour. Cette double œuvre, intitulée Quelques mots d’amour, réaffirme la volonté de Dubien de déconstruire les représentations et de réparer les blessures, qu’elles soient humaines ou animales.

La visite se referme sur un hommage aux invisibles, aux animaux du quotidien : le lièvre, le renard, le blaireau, la marmotte. Ici, pas de hiérarchie entre l’exotique et le familier. L’artiste leur redonne leur juste place, leur image et leur force, dans une poésie simple et vibrante.
L’exposition n’est pas une simple visite, mais un voyage. Un face-à-face avec nos peurs et nos merveilles, nos contradictions et nos résiliences. Dubien ne propose pas seulement de voir, mais d’écouter, de sentir, d’habiter un monde où l’homme et l’animal ne sont plus des ennemis mais des reflets. Une plongée essentielle dans la matière du vivant.

 

 

Infos pratiques

S’éclairer sans fin – Edi Dubien
Musée de la Chasse et de la Nature
10 décembre 2024 – 4 mai 2024